Le « samedi noir » du 7 octobre et l'immense douleur qu'il a suscité, l'incertitude et les jours critiques de la guerre ont créé une situation que beaucoup d'Israéliens ont du mal à affronter, et il semble que tout le pays soit sous le coup du traumatisme. Pour pallier ces difficultés immédiates, le Dr. Daniela Shebar-Shapira et les étudiants de l'École de travail social de l'Université de Tel-Aviv ont lancé une initiative visant à mettre en place une intervention ciblée d'urgence par la thérapie EMDR, thérapie par mouvements oculaires, pour les victimes de la guerre atteintes de traumatismes ou de troubles post-traumatiques.
Sélectionnée parmi les meilleurs enseignants de la Faculté des sciences sociales, le Dr. Daniela Shebar-Shapira, qui a fait son doctorat en travail social, est psychothérapeute, et traite femmes et hommes selon une approche dite sensible au genre, en particulier dans le domaine du traitement de la violence domestique et des atteintes sexuelles. En plus de l'organisation d'un stage sur le stress et les traumatismes et d'un autre dans la filière intégrative, elle a également coordonné ces dernières années un cours interdisciplinaire sur la violence à l'égard des femmes dans la famille, en collaboration avec des enseignantes du Département de genre, de la Faculté de droit et de la Faculté de médecine, et en partenariat avec « Connect Plus », l'unité d'intervention sociale du Doyen des étudiants. Avec le déclenchement de la guerre, le Dr. Shebar-Shapira s'est consacrée à la mise en place d'une intervention d'urgence ciblée pour les victimes, utilisant la méthode EMDR.
Thérapie de groupe et individuelle
« Dès le soir de ce terrible shabbat, les thérapeutes de l'association EMDR se sont organisés pour mettre en place un dispositif permettant une intervention d'urgence », explique-t-elle. « L'aide est fournie de deux manières : sous forme d'une rencontre de groupe unique, proposée au début aux survivants du massacre du festival de Reïm, et élargie par la suite aux parents des participants à ce festival, ainsi qu'aux parents et conjoints des soldats. En 24 heures, nous avons reçu des centaines de demandes et jusqu'à présent, les thérapeutes de l'association ont dispensé des soins à plus de 70 groupes ».
« En même temps, sachant qu'il y a des personnes dont la profondeur du traumatisme ne se prête pas à une intervention en groupe, nous avons diffusé un appel pour une première intervention individuelle, qui comprenait plusieurs rencontres gratuites, destinées aux rescapés du festival, aux familles des villages en bordure de la bande de Gaza, des villes de Sderot et d'Ofakim, et des agglomérations du sud du pays, ainsi qu'à leurs familles. Il fallait agir rapidement car l'intervention immédiate revêt une grande importance pour accroître le potentiel de prévention du développement du trouble de stress post-traumatique (TSPT) chez le demandeur et même parmi son environnement immédiat, par exemple les parents, les amis et les membres de la famille élargie.
L'EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing) est une méthode de traitement intégrative qui a fait l'objet de recherches approfondies et s'est avérée efficace chez les adultes comme chez et les enfants. Son objectif est de traiter les problèmes de la vie quotidienne découlant d'expériences perturbantes qui continuent d'affecter négativement la personne au fil du temps. La méthode est efficace pour traiter les symptômes et la souffrance résultant de l'anxiété, de la dépression, du trouble de stress post-traumatique (SSPT), du trouble bipolaire, du trouble obsessionnel-compulsif, de l'abus de substances et même de la douleur.
Modifier les réseaux de la mémoire
La thérapie EMDR est basée sur le concept du traitement adaptatif de l'information, selon lequel chaque nouvelle expérience, chaque information que nous assimilons au cours de notre vie, est censée passer par un processus d'intégration et de traitement : l'information est intériorisée et stockée dans la mémoire et devient un outil que nous utilisons par la suite. Lorsque nous vivons une expérience négative ou trop puissante (traumatisme), celle-ci est mal traitée par le cerveau qui la code d'une manière qui rend difficile notre adaptation à la nouvelle réalité.
L'EMDR agit directement sur les réseaux de mémoire traumatiques, qui n'ont pas été correctement traités. Elle améliore le traitement de l'information en créant des connexions entre le souvenir pénible et des informations plus adaptatives stockées dans d'autres réseaux de la mémoire. Le souvenir traumatique est ainsi modifié et de nouveaux liens se créés avec des informations plus positives et adaptés à la réalité. Ces connexions créent un changement dans les composantes émotionnelles, sensorielles et cognitives de la mémoire et lorsqu'elles s'en rapprochent à nouveau, c'est-à-dire lorsque le souvenir revient, le sentiment de détresse diminue considérablement. Au lieu de cela, le souvenir de l'événement prend une nouvelle perspective, est perçu différemment, sans détresse émotionnelle (ou avec une détresse réduite de manière significative) et sans la stimulation physique qui l'accompagne, tout cela assorti d'un grand sentiment de soulagement.
« Le système thérapeutique que nous avons mis en place et qui rend accessible le traitement par la méthode EMDR aux victimes de la guerre, a mobilisé plusieurs centaines de thérapeutes et reçoit des centaines de demandes », raconte le Dr. Shebar-Shapira, « Notre objectif est de répondre à chaque demande en quelques heures, et de proposer le thérapeute le plus adapté. À cette fin, nous avons recruté plus de 30 étudiantes de l'École de travail social de l'Université de Tel-Aviv et du département de psychologie du Collège universitaire Tel-Aviv-Yafo. Le rôle de ces bénévoles était de recevoir les demandes et de les diriger vers le thérapeute le plus approprié, tant en termes de domaine d'expertise que d'accessibilité géographique et de disponibilité ».
Une réponse à une situation d'urgence aigüe
« Afin d'adapter au mieux la prise en charge des victimes, nous avons même organisé une formation et un accompagnement de ces volontaires afin de les aider à faire face à des situations complexes. Jusqu'à présent, plus de 700 dossiers ont été traités, et malheureusement la fin n'est pas proche. Notre objectif dans ces circonstances était d'assurer un traitement de premiers secours, qui ne constitue certes pas une alternative au traitement à long terme, mais permet cependant à ces personnes, dont certaines ont vécu des expériences insupportables, de sentir qu'elles peuvent à nouveau respirer, dormir, et recouvrer un peu de leurs forces ; et c'est pour nous un résultat immense et significative ».
« Après 7 semaines de fonctionnement, la ligne a été fermée et nous recommandons désormais aux demandeurs de s'adresser aux centres d'aide officiels qui ont été ouverts et ne sont plus basés sur le volontariat. Le bénévolat a été notre réponse à une situation d'urgence aiguë qui est apparue dans le pays alors qu'il était clair que les autorités officielles et institutionnelles n'étaient pas du tout prêtes pour réagir », explique le Dr. Daniela Shebar-Shapira. « Cependant, il est certain que ce n'est pas une solution à long terme. C'est pourquoi j'espère que les différents services seront peu à peu mieux préparés à faire face aux demandes et à fournir les soins les plus appropriés. Nous vivons des jours sont insupportables, et l'opportunité qui nous est offerte d'utiliser nos connaissances pour aider ceux et celles qui en ont tellement besoin actuellement constitue une petite source de réconfort ».
Photos:
1. Le Dr. Daniela Shebar-Shapira (Crédit: Université de Tel-Aviv)
2. et 3. : le kibboutz de Kfar Aza après le massacre du 7 octobre (Crédit: François Heilbronn)
