Le Prix Dan David de l’Université de Tel-Aviv devient le plus grand Prix d’Histoire dans le monde

La nouvelle version du Prix Dan David, siégeant à l’Université de Tel-Aviv, a été présenté lors d’une cérémonie de lancement qui s’est déroulée par zoom le jeudi 21 octobre 2021 dans le cadre des évènements du Conseil des Gouverneurs de l’Université, en présence du Président de l’UTA, le Prof. Ariel Porat, du Prof. Gali Cinamon, Doyenne de la Faculté des lettres et sciences humaines, du Prof. Itamar Rabinovitch, Président de la Fondation Dan David, et de la famille David. Dans sa nouvelle version, il devient le plus grand prix international dans le domaine de l’histoire. La présentation a été suivie d’une conférence du Prof. David Nirenberg de l’Université de Chicago sur le thème : « Comment la longue histoire des races et des religions nous aide à réfléchir sur le présent et l’avenir ».

coverLa cérémonie était présentée par le Prof. Tamar Herzig, de l’Ecole des études historiques de l’UTA, Vice-doyenne de la Faculté des lettres.

Le nouveau Prix Dan David est destiné à encourager la recherche en histoire, archéologie, histoire de l’art, anthropologie, littérature et toute autre discipline liée à l’étude du passé humain. Neuf prix de 300 000 dollars chacun seront accordés chaque année à des chercheurs en début ou milieu de carrière. 10% de ces trois millions de dollars seront dédiés à des bourses postdoctorales de deux ans à l’Université de Tel-Aviv, pour de jeunes chercheurs prometteurs Israéliens ou étrangers.

«Les historiens deviennent des figures essentielles

dans la lutte pour maintenir une société tolérante et démocratique»

« Pendant deux décennies, le Prix Dan David a célébré les réalisations dans tous les domaines de l’entreprise humaine, lettres, sciences et arts », a expliqué Ariel David, fils du regretté Dan David, homme d’affaires et philanthrope, fondateur du Prix. « A l’occasion du 20e anniversaire du Prix, nous avons décidé de lui donner une orientation plus précise, en accord avec la passion intellectuelle de mon père, grand amateur de recherche historique et archéologique. Nous souhaitons dédier ce prix à la reconnaissance et au soutien de la recherche qui éclaire le passé humain et enrichit le discours public à travers une perspective historique. Il est important d’étudier le passé pour mieux comprendre notre époque. Non pas que parce que nous considérons que l’histoire est un éternel recommencement et qu’il suffit de l’étudier pour éviter de tomber dans les mêmes erreurs, mais à un niveau personnel et collectif, elle constitue une partie fondamentale de notre identité. Nous ne pouvons faire face aux nombreux défis du présent sans déchiffrer la contribution du passé à notre réalité. A l’ère des fake news où certains réécrivent l’histoire dans des buts idéologiques, les historiens deviennent des figures essentielles dans la lutte pour maintenir une société tolérante et démocratique. Pourtant, de nos jours les lettres et sciences humaines ne sont plus suffisamment appréciées et font l’objet de nombreuses coupes budgétaires. Pour toutes ces raisons nous avons choisi de remodeler le Prix Dan David pour en faire le plus grand prix d’histoire dans le monde ».

Dan DAvidLes candidats au prix peuvent être proposés jusqu’au 1er novembre sur le site internet du Prix Dan David. Les lauréats seront annoncés en mars 2022 et les prix décernés lors du prochain Conseil des Gouverneurs de l’Université de Tel-Aviv en mai 2022.

Dans une conférence très riche et très dense, le Prof. David Nirenberg[1] de l’Université de Chicago, l’un des principaux historiens contemporains, a ensuite présenté sa recherche actuelle sur l’histoire des races et des religions, et comment elles peuvent nous aider à réfléchir sur le présent et l’avenir, en particulier sur les problèmes de discrimination et de racisme.

Les fondations cognitives de l'histoire naturelle

« Pour la plupart des historiens, la notion de race est apparue avec le monde moderne », explique le Prof. Nirenberg. « Je voudrais au contraire m’intéresser à son histoire sur le long terme. Les mots de « race » et « d’antisémitisme » sont en effet apparus à partir du 18e et 19e siècles, mais cela ne veut pas dire que les gens n’avaient pas de tels sentiments avant que ces mots n’existent ».

Nirenberg 1Selon lui, les systèmes de discrimination sont le produit de phénomènes sociaux, et non d’une réalité biologique. L’histoire de ce que nous reconnaissons aujourd’hui comme le concept de « race », semblable à l’idée de la ressemblance familiale, selon laquelle les différences et les similarités entre les humains sont transmises par la reproduction sexuelle, est très longue, et remonte aux conséquences de la révolution agricole néolithique, 9500 ans avant notre ère. « Partout les humains ont remarqué le pouvoir de la sélection de la semence pour toutes sortes d’utilisation. Par exemple, l’élevage sélectif des chiens de traineaux en Sibérie est apparu en parallèle à la domestication des céréales au Moyen-Orient. Il s’agit des fondations cognitives de l’histoire naturelle. Ces transformations ont permis le regroupement des populations, la stratification et la spécialisation du travail, et l’extraction des ressources à une échelle nécessaire pour l’émergence des grandes villes. L’agriculture, exploitation du potentiel reproductif des plantes, a transformé les possibilités de la culture et vice et versa ».

La Sainte Semence

Pour le Prof. Nirenberg, la reproduction des différences et des similarités humaines que constitue les races est également l’un des produits de ces transformations. Depuis la nuit des temps, les privilèges et la stigmatisation sont reproduits chez les dieux et les humains à travers la sélection de la semence. Il fait remonter ce processus aux Sumériens (2500 ans avant notre ère). Les Sumériens considéraient l’humanité comme le produit d’une agriculture divine. Ils voyaient leurs dieux comme des sélecteurs de semence. Leur langue employait le même mot pour désigner les graines des plantes et le sperme, ce qui est le cas de la plupart des langues sémitiques, dont l’hébreu. La « bonne semence » de la déesse de la fertilité est liée à la reproduction de la lignée royale, et à toutes les revendications de pouvoir qui vont avec ».

Nirenberg AthenesOn retrouve cette importance de la sélection de la semence dans toute l’histoire de l’humanité, par exemple dans la généalogie de Jésus, de la lignée d’Abraham. « Les questions de la reproduction sexuelle des espèces favorisées ou défavorisées au fil des générations, et la manière dont ces différences ont été justifiées est ce que j’appelle la logique raciale. Celle-ci a évolué au cours de l’histoire. Les anciens empires comme les modernes ont stimulé de nouvelles formes de pensée raciale en raison de la diversité des peuples qu’ils englobaient. La révolution athénienne, qui établissait l’égalité des citoyens devant la loi, et est considérée comme la base de la démocratie, était fondée sur une sélection par la naissance des citoyens nés de père et de mère athéniens. C’était une révolution raciale et religieuse autant que démocratique ».

Le Prof. Nirenberg accorde une grande importance à l’héritage de l’Empire perse dans la propagation de ces théories : « L’Empire perse (5 à 6e siècles avant JC) mandatait de petits groupes comme élites administratives dans les territoires qu’il avait conquis. C’est ce qu’il fit avec Ezra et Néhémie, mandatés sur le territoire de l’ancienne Judée pour reconstruire le Temple de Jérusalem. La théorie de la "sainte semence" (Hazera Hakadosh) est née pendant l’exil à Babylone, pour réunifier le peuple juif en exil. Les pouvoirs et privilèges qui découlent du Temple de Jérusalem n’appartenaient qu’à ceux qui pouvaient prouver leur origine dans le groupe spécifique des exilés de retour de Babylone, les autres, ceux qui étaient restés sur place, avaient embrassé la foi des populations locales et s’étaient mariés avec des étrangères, en étaient exclus »

Les enfants de Satan

Le Prof. Nirenberg relie ces considérations historiques lointaines à des idéologies beaucoup plus récentes : « On ne peut séparer ce que les anciens peuples pensaient de la race et de la religion, des idées d’autres peuples plus tardifs. Les récits que nous lisons dans les textes hébraïques, chrétiens ou islamiques sur la semence d’Adam, de Noé, d’Abraham, d’Ismaël, de Jésus et de Mohamed ont été et seront lus, traduits, réimaginés, recompilés d’innombrables fois dans le cadre de cultures différentes, et par des vagues de peuples différents. Le moindre segment de ces écrits sont reliés par hyperliens à un nombre incalculable de revendications passées et futures de privilèges basés sur des similitudes et d’oppressions et de pouvoirs stigmatisants fondés sur des différences. Pour le meilleur et pour le pire, ces ressources bio-culturelles remplissent le réservoir des idéaux que nous appelons religions, produisant tantôt des visions d’unité humaine, et tantôt des discriminations ».

Nirenberg bookLe Prof. Nirenberg a terminé sa présentation par une référence au mouvement suprémaciste blanc, et notamment le mouvement Identité chrétienne qui se base sur la Genèse (3 15) pour justifier sa théorie de la double lignée de la semence : les Blancs descendent de la semence la plus favorisée d’Adam et Eve, les Noirs et d’autres races, d’un mélange avec des semences moins favorisées, les Juifs, enfants de Satan, ne descendant même pas d’Adam mais de la semence du serpent. « Cette théorie de la double semence classifie les Juifs en termes biologiques comme les ennemis éternels du christianisme de par leur nature même. Leur haine pour dieu et tout ce qui est chrétien est dans leurs gènes. Face à ça, elle présente la race blanche comme une force chrétienne dans une guerre raciale ou les Juifs sont considérés comme les masterminds de l’anti-blanc et des forces anti-chrétiennes, éternels ennemis de la race banche. Il s’agit de la version chrétienne du Grand Remplacement, théorie complotiste d’extrême-droite raciste et xénophobe, pour laquelle il existe un processus de substitution de la population française et européenne par une population non-européenne, originaire d’Afrique noire et du Maghreb. Ce changement de population implique un changement de civilisation soutenu par l’élite politique intellectuelle et médiatique, par idéologie ou intérêt économique. Dans de nombreuses versions cet effort est conduit par des partisans juifs de l’immigration non-blanche et non-chrétienne, partisans des droits civils pour les non-blancs et non-chrétiens et non-hétérosexuels ».

« On ne peut minimiser le pouvoir potentiel des biothéologies aujourd’hui », conclut le Prof. Nirenberg. « Il est important de cultiver la conscience de la manière dont certaines de nos façons de penser les plus fructueuses nourrissent également les théories qui nous sont le plus puissament préjudiciables. Je me suis focalisé sur le judaïsme, le christianisme et l’islam et leurs précurseurs, car au cours de ces 500 dernières années, le vocabulaire du christianisme et de l’islam a influencé les discours au niveau mondial. Peut-être que dans 10 ans, une histoire des races et des religions centrée sur Confucius et Bouddha, qui ont planté leurs graines sémantiques à travers les langues d’Orient et d’Extrême-Orient, semblera beaucoup plus urgente que ceux concernant Abraham, le Christ et Mahomet ».    

 

[1] Anti-Judaism: The Western Tradition, W.W. Norton (2013) 

Communities of Violence: Persecution of Minorities in the Middle Ages, Princeton University Press (1996). Paperback edition, February, 1998. Traduction française: Violence et minorités au Moyen Age, Presses Universitaires de France (2001)

 

Photos:  captures d'écran pendant la visioconférence

 

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