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Un professeur de l'Université Libre de Bruxelles à l'Université de Tel-Aviv

Le Prof. Emmanuelle Danblon, spécialiste de rhétorique à l'Université Libre de Bruxelles (ULB), a donné récemment deux conférences, l'une à l'Ambassade de Belgique, à l'initiative de l'Association francophone de l'Université de Tel-Aviv et de sa directrice Agnès Goldman, en présence de l'Ambassadeur de Belgique en Israël Olivier Belle, sur "Les nouveaux visages de la conspiration"; la seconde dans le cadre du groupe de recherche ADARR de l'UTA, dirigé par le Prof. Ruth Amossy, sur "La post-vérité".

Agnesmanuolivier"Cette conférence est la deuxième organisée par l'Association dans la Résidence de l'Ambassadeur de Belgique. La première avait été donnée par le Prof. Guy Haarscher, spécialiste de philosophie du droit", rappelle le Prof. Ruth Amossy, qui explique que Guy Haarscher comme Emmanuelle Danblon sont les continuateurs d'un grand professeur de l'ULB, Chaïm Perelman, auteur de La nouvelle rhétorique et à l'origine de l'Ecole de Bruxelles, école de pensée qui s'illustre dans le domaine des sciences humaines. Le Prof. Emmanuelle Danblon, représente la troisième génération des élèves de Chaim Perelman.

Directrice du GRAAL, groupe de recherche en argumentation et en linguistique, le Prof. Danblon est l'auteur de nombreux ouvrages fondamentaux dans ce domaine: Rhétorique et rationalité (2002, Prix de la Fondation Perelman), Argumenter en démocratie (2004), La fonction persuasive (2005), Les rhétoriques de la conspiration (2010), L'homme rhétorique (2013).

Une théorie du complot peut être démontée sur le plan argumentatif sans perdre son efficacité auprès du public

En amont de sa conférence, elle a présentée l'Ecole de Bruxelles dont elle est l'héritière : " Chaïm Perelman a produit son œuvre au milieu du 20e siècle, après la deuxième guerre mondiale, partant d'un constat très important : le type de rationalité que nous avons appris à l'école et dont nous avons hérité avec le modèle cartésien ne peut rien contre la propagande de masse et toutes les dérives de la manipulation. Je voudrais aujourd'hui essayer de remettre ce message au gout du jour à propos, non plus cette fois de la propagande hitlérienne, mais d'un phénomène d'actualité qui doit retenir toute notre attention: la question du conspirationisme et des théories du complot".

Danblon ambassadeSelon elle, l'Ecole de Bruxelles se démarque du courant normatif hérité des philosophes du monde anglo-saxon qui mettent l'accent sur un idéal de rationalité et sur des critères de validité des raisonnements. Pour eux, les théories du complot sont basées sur des erreurs de raisonnement et de jugement (les fallacies), et donc si l'on trouve le moyen de débusquer celles-ci, la vérité éclatera au grand jour. A côté de cette conception normative, explique le Prof. Danblon, il existe une autre école également répandue dans le domaine de la rhétorique: celle qui organise des concours d'éloquence, qui, certes, apprennent aux jeunes à prendre la parole, mais les obligent à produire des raisonnements sur des sujets abstraits déconnectés de la réalité : "Notre propre approche rhétorique présente quatre caractéristiques importantes. Elle est technique: nous enseignons une boite à outils et la façon de les utiliser. Elle est politique, car nous voulons qu'il y ait un lien direct avec les problèmes du moment. Elle est euristique, car elle présente une volonté de faire en sorte qu'on puisse toujours découvrir de nouveaux arguments. Enfin, elle est humaniste, c'est-à-dire qu'elle a le projet de servir à l'amélioration de la société".

Pour le Prof. Danblon, le conspirationisme est un objet d'étude qui s'impose à cette approche: " C'est l'idée selon laquelle on peut voir des complots partout. Plusieurs disciplines s'y intéressent: historiens et philosophes essaient de rétablir la vérité factuelle, les psychologues essaient d'en comprendre les bénéfices émotionnels. Le rhétoricien, lui, va essayer de saisir les raisons de l'efficacité de ce type de discours. C'est très important car le fait qu'une théorie du complot puisse être démontée sur le plan de sa validité argumentative ne va pas pour autant lui faire perdre son efficacité auprès du public".

"Les théories du complot nous permettent de regagner une partie de notre besoin de donner du sens aux choses"

Quelle va être l'attitude du rhétoricien face aux théories du complot ? "Tout d'abord, il faut résister à la tentation normative qui va chercher à débusquer les erreurs de raisonnement dans ces théories, car comme les 'complotistes', nous avons nous-mêmes tendance à interpréter les indices. Or, le raisonnement par l'indice, s'il a l'avantage d'être rapide et souple, repose trop sur les intuitions qui peuvent nous tromper, et donc son degré de fiabilité n'est pas certain. La solution que je préconise, c'est non pas de condamner nos intuitions, mais de les mettre à l'épreuve de la critique. Les théoriciens du complot passent insensiblement de l'indice à la preuve. Par exemple le 'complot de la lune', qui partant de 'l'indice' du drapeau américain planté sur l'astre qui flottait malgré l'absence d'atmosphère sur la lune, en déduisait que l'épisode du débarquement sur la lune était une énorme supercherie montée par la NASA; le drapeau flottant transformé en indice se donnant comme une preuve à partir de laquelle on induit l'existence de tout un complot caché".

DanblonpublicLe Prof. Danblon dresse ensuite un portrait du conspirationniste, qui emprunte à deux visions du monde différentes: "une vision archaïque où l'on retrouve un monde déterministe dans lequel tout est à sa place et tout a du sens, avec en plus l'idée de forces occultes, le mécanisme du bouc émissaire et une conception de la politique en termes de rapport de force où la citoyenneté est un combat et pas une coopération. La seconde topique est un emprunt à la vision du monde moderne, comportant un goût prononcé pour la critique et le raisonnement, et même un appel à la responsabilité citoyenne : on nous cache des choses, mais nous sommes en droit de les connaitre et de les révéler. Ces deux topiques présentent un caractère désenchanté: nous sommes, nous les modernes, orphelins de sens et d'horizon, et quelque part, par des voies biaisées, les théories du complot vont nous permettre de regagner une partie de notre besoin de donner du sens aux choses".

"Il ne suffit pas de s'intéresser au logos, aux arguments rationnels exposés par l'orateur, il faut aussi tenir compte de l'ethos du pathos"

Comment repérer les complotistes à travers le discours ? Ici, le Prof. Danblon se tourne vers la rhétorique d'Aristote, reprise et développée par Perelman, basée sur les trois 'preuves': logos, ethos, pathos. Il ne suffit pas de s'intéresser au logos, aux arguments rationnels exposés par l'orateur, il faut aussi tenir compte de l'ethos, l'image qu'il montre de lui à son auditoire en présentant son discours, et du pathos, ensemble des émotions et sentiments qu'il fait naitre chez son public. Selon le Prof. Danblon, l'ethos conspirationniste est celui d'un intellectuel, expert, indépendant, marginal, guide et prophète: "Il se présente comme quelqu'un qui est capable de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas, et surtout de déceler dans la masse d'indices autour de nous des choses que tout le monde ne voit pas". Quant aux émotions crées par le discours conspirationniste, elles sont toujours contradictoires et 'douces-amères' : " L'émotion type suscitée par ce genre du discours est le ressentiment, c'est-à dire le sentiment que nous sommes incapables de lutter contre les choses qui arrivent, parce que les forces occultes sont beaucoup trop puissantes; mais en même temps, il y a un sentiment de fascination et d'envie face à ceux qui 'dirigent' le grand complot. On remarque également des émotions qui relèvent à la fois de la peur et du soulagement: d'un côté on nous dit qu'il existe des gens très puissants qui sont en train de fomenter des choses par derrière, de l'autre que l'on va tout à coup nous révéler les raisons pour lesquelles nous ne comprenons rien à cette situation". Pour déconstruire le discours conspirationiste, il ne suffit donc pas de s'intéresser à son logos en démontant les différences entre indice et preuve; il faut aussi tenir compte de ses stratégies d'ethos et de pathos.

Enfin, autre mécanisme essentiel: l'effet de révélation ("Je vais vous expliquer ce qui s'est passé"), dont la puissance joue un rôle important dans l'efficacité de ce discours.

Pour illustrer son propos, le Prof. Danblon passe ensuite à l'analyse d'un cas pratique: le procès en cour d'Assise de Mehdi Nemmouche suite à l'attentat du Musée juif de Bruxelles, au cours duquel quatre personnes ont été assassinées. " Les avocats de l'inculpé on plaidé le complot, d'abord du Mossad, puis international, stratégie qui aurait pus être efficace, car les jurés ne sont pas des experts mais des personnes comme vous et moi susceptibles d'être convaincues par des stratégies argumentatives relevant aussi bien du logos que du pathos et de l'ethos. De plus, ce procès était extrêmement médiatisé, l'avocat de Nemmouche se présentant comme un grand justicier, et les avocats de la partie civile craignaient, non pas que Nemmouche ne soit pas condamné car il y avait suffisamment de preuve pour cela, mais que le discours médiatisé de son avocat ne fascine l'opinion publique et qu'il obtienne sinon une victoire juridique, du moins un succès politique et médiatique; ce qui ne fut heureusement pas le cas".

Le Prof. Danblon termina sa brillante conférence à l'ambassade par une citation d'Antonio Gramsci: "Le vieux monde se meurt. Le nouveau monde tarde à paraitre. Et dans ce clair-obscur surgissent les monstres".

 

'Ce que la post-vérité n'est pas'

Sa communication présentée dans le cadre du groupe de recherche francophone ADARR (Argumentation, Rhétorique et Analyse du Discours), d'ordre plus philosophique, proposait un questionnement passionnant sur le thème de la post-vérité, ou plutôt comme l'indiquait le titre de la conférence :"Ce que la post-vérité n'est pas".

Partant d'une définition du Dictionnaire d'Oxford qui caractérise la "post-vérité", nouveau concept apparu en 2017, comme une situation dans laquelle: "les faits objectifs ont moins d'influence que les appels à l'émotion et les opinions personnelles pour modeler l'opinion publique", le Prof. Danblon chercha tout d'abord à réhabiliter les émotions dans la rhétorique: "En arrière-plan de cette définition négative on retrouve une condamnation des émotions. Or je pense qu'il y a un grand danger à rechercher la culpabilité des émotions et des intuitions dans les phénomènes rhétoriques".

Poussant plus loin sa réflexion, elle nous présente comme les héritiers de deux visions du monde : la modernité, et la postmodernité. La modernité a cherché à effacer le besoin de vraisemblance poétique défini par Aristote, qui relevait du domaine du probable et de l'acceptable et tenait compte des croyances, des opinions et des représentations en vigueur, pour le remplacer par la recherche de la Vérité. Or, pour le Prof. Danblon : "C'est une grave erreur de penser que nous n'avons pas besoin du vraisemblable, car dès lors, la notion prend de nouveaux visages, comme la représentation d'un monde juste et contrôlable, ou bien la résistance imaginative, déni du réel et refus de l'accepter tel qu'il est". A ses yeux, la vraisemblance poétique d'Aristote doit venir au secours de la vérité, pour nous permettre de la 'supporter' :"C'est l'usage de la poétique qui nous permet de vivre", dit-elle. La postmodernité, elle, a fustigé la notion de Vérité pour la remplacer à son tour par le relativisme, dans une conception où tout devient discours et points de vue.

Nous sommes donc aujourd'hui dans l'ère de la post-vérité. Plutôt que de s'attaquer à qu'elle est, le Prof. Danblon préfère définir 'ce qu'elle n'est pas'. Ce n'est ni le mensonge, propagande noire, qui prend l'apparence de vérité, ni la propagande blanche, qui assume ouvertement son origine, basée sur l'absence de démocratie, ni le politiquement correct. "Nous avons voulu nous passer de la vraisemblance, mais elle revient sous des formes pathologiques, comme les fake news, ou les 'faits alternatifs' proposés par l'administration Trump, création d'un monde où l'on aimerait vivre. Nous devons repasser par un apprentissage de la rhétorique pour réapprendre à fréquenter des représentations vraisemblables, plus proches de notre raison ".

 

Les activités de l'Association francophone de l'Université de Tel-Aviv reprendront à la rentrée avec un nouveau programme riche en évènements et en conférences, au bénéfice de bourses pour les étudiants de l'Université.

 

Photos: Ambassade de Belgique

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