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Comment Israël a renversé ses alliances au Proche-Orient par Emmanuel Navon de l’Université de Tel-Aviv

Suite aux récents accords signés par Israël avec les Emirats arabes unis et Bahrein, le Dr. Emmanuel Navon, politologue et expert en politique étrangère et relations internationales de l’Ecole des Sciences politiques de l’Université de Tel-Aviv a présenté une éclairante conférence par zoom sur le thème « La normalisation avec les pays du Golfe : ou la nouvelle périphérie d’Israël ». La conférence, qui s’est déroulée le lundi 12 octobre 2020, était organisée par l’Association francophone de l’Université de Tel-Aviv et sa directrice Agnès Goldman.

Navon coverEn amont de la conférence, le Prof. Ruth Stella Amossy, professeur émérite du Département de français de l’Université de Tel-Aviv et représentante de l’Association des amis français, a rappelé que l’université a poursuivi ses programmes d’enseignement en ligne depuis le début de la crise du covid-19, et mène d’incessantes recherches pour vaincre le virus, certaines commençant à porter leurs fruits. Elle annonce la reprise des activités de l’Association pour la nouvelle année universitaire 5781, en ligne en raison de l’épidémie.

Une stratégie initiée par David Ben Gourion

Après avoir souhaité la bienvenue aux participants de France, de Suisse et du Canada, Agnès Goldman cite les derniers classements de l’Université de Tel-Aviv, 1ère université d’Israël et parmi les 200 meilleures universités du monde, au 8e rang dans le monde pour le nombre de ses diplômés devenus entrepreneurs. Elle rappelle la nécessité de venir en aide à ses étudiants, particulièrement en cette période de pandémie : « Plus de 1000 étudiants ont perdu leur emploi en raison de la crise économique due au covid-19. L’Université a mis sur pied un fonds de soutien d’urgence international qui a déjà permis de financer 2000 étudiants. Nos étudiants sont l’avenir d’Israël, toute aide sera cruciale et je vous en remercie par avance ».

Le Prof. Amossy introduit ensuite le conférencier, enseignant à l’Université de Tel-Aviv et au Centre interdisciplinaire d’Herzliya, membre de l’Institut pour la Stratégie et la Sécurité de Jérusalem (JISS) et commentateur spécialiste des questions internationales sur la chaine télévisée I24 en anglais et français. Le Dr. Navon est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont L’Etoile et le sceptre : Histoire diplomatique d’Israël depuis l’Antiquité (2020), en cours de traduction en français, D’Israël avec espoir : pourquoi et comment Israël va continuer de prospérer (2010) et La victoire du sionisme (2014).

Navon stellaLa conférence, a annoncé le Dr. Navon replace les accords actuels avec les Etats du Golfe dans une perspective historique. Commentant son titre, il explique que la stratégie internationale de la « périphérie » d’Israël a été initiée par David Ben Gourion à partir de 1958 : « De 1948 à 1958, Israël avait connu une période de succès diplomatiques, réussissant à obtenir à la fois le soutien de l’URSS et des Etats-Unis. Staline souhaitait en effet se débarrasser de l’influence de la Grande-Bretagne au Proche-Orient et a donc voté en faveur du plan de partage de l’ONU ; quant aux Etats-Unis, il s’agissait surtout d’une position personnelle du Président Truman ». Mais ce double soutien a été de courte durée : après le retrait de la Grande-Bretagne de la région et la chute du roi Farouk en Egypte, qui amènera la prise du pouvoir par le Général Nasser, Staline adopte une politique de rapprochement avec les Etats arabes, qui sera poursuivie par l’URSS après sa mort (1953). De son côté, le Président Eisenhower, successeur de Truman, mène une politique presque anti-israélienne, pour ne pas éloigner les pays arabes des Etats-Unis. Seule la France, alors en pleine guerre d’Algérie, restera à ce moment-là l’amie d’Israël, et son seul fournisseur d’armes. C’est également la France qui a construit l’infrastructure de la centrale nucléaire de Dimona. Cette situation change avec le retour au pouvoir du Général de Gaulle en 1958, qui diminuera son soutien à Israël, le laissant alors totalement isolé.

Jouer la carte du monde arabe contre l'Iran et la Turquie

Un à un, les Etats arabes de la région rejoignent le bloc pro-soviétique, notamment avec la création de la République Arabe Unie en 1958 et la chute de la monarchie hachémite en Irak la même année. « C’est alors que, se fondant sur l’adage bien connu en sciences politiques : ‘les ennemis de mes ennemis sont mes amis’, Ben Gourion tente d’initier sa politique de périphérie avec les Etats non arabes de la région, Iran, Turquie, Ethiopie, et les minorités : Chrétiens du sud du Soudan, Maronites du Liban et Kurdes », explique le Dr. Navon. L’Iran, alors sous le régime du Shah, se sent en effet menacée par l’URSS à l’est et le nationalisme panarabe au sud ; de même pour la Turquie, alors également sous un régime occidentalisé et pour l’Ethiopie chrétienne d’Hailé Sélassié. En 1959, Israël créée même une agence d’information commune avec l’Iran et la Turquie nommée le Trident. Depuis l’ouverture du Détroit de Tyran après la campagne de Suez, les tankers iraniens acheminent du pétrole vers Israël, celui-ci fournissant de son côté des armes à l’Iran et à la Turquie contre le monde arabe qui lui est hostile.

Navon 1Vers le milieu des années 60, les Etats-Unis augmentent de nouveau leur aide à Israël, tandis que le système d’alliances établi par Ben Gourion commence peu à peu à s’effriter. Le régime d’Hailé Sélassié tombe en 1974, et l’Ethiopie passe sous influence soviétique. En 1979 a lieu la révolution islamique en Iran. Les relations entre l’Iran et Israël se maintiendront discrètement jusqu’en 1982, Israël continuant de vendre des armes à l’Iran, mais se dissoudront définitivement avec la guerre Iran-Irak en 1980, et la reprise du programme nucléaire iranien. La politique de l’Iran par rapport à Israël devient de plus en plus agressive. Les milices shiites se répandent à travers le monde. En 1994, a lieu l’attentat meurtrier du Hezbollah contre le centre culturel juif de Buenos Aires. Enfin, en 2002, l’élection d’Erdogan et du parti islamiste en Turquie met définitivement un terme à cette première périphérie : « La Turquie soutient ouvertement le Hamas, et sa politique étrangère devient de plus en plus extrémiste ces dernières années », commente le Dr. Navon. « C’est aujourd’hui un pays dangereux pour Israël au même titre que l’Iran ».

Désengagement des Etats-Unis et baisse des prix du pétrole

Ainsi Israël s’est-elle trouvée obligée de renverser sa ‘stratégie de périphérie’ en la redirigeant justement vers le monde arabe, contre la Turquie et l’Iran. Ce renversement est facilité par l’implosion du monde arabe, en déclin depuis plusieurs décennies, qui culmine avec le Printemps arabe de 2011. Les Etats arabes, créés artificiellement sur les restes de l’empire ottoman, ne résistent pas aux mouvements populaires qui éclatent à partir de décembre 2010. La Syrie bascule dans la guerre civile, la charia est instaurée en Lybie, l’Etat islamique s’installe en Irak. En Egypte, les Frères musulmans, responsables de l’assassinat de Sadate en 1981, gagnent les élections de 2011. Les relations avec Israël ne seront rétablies que lorsque l’armée prend le dessus en 2013.

Selon le Dr. Navon, la politique de désengagement américaine au Proche-Orient joue également en faveur du nouveau système d’alliance d’Israël : « Avec Obama, l’Arabie Saoudite et les pays arabes prennent peur. Devenus indépendants sur le plan énergétique, les Etats-Unis, aujourd’hui premier producteur de pétrole au monde, n’ont plus besoin de la région. Le seul allié des pays arabes devient dès lors la plus grande puissance de la région : Israël, avec lequel ils ont un ennemi commun : l’Iran ».

Un autre élément contribue à affaiblir le monde arabe : la baisse des prix du pétrole : « Toute l’économie des pays arabes repose sur la vente du pétrole. Or nous approchons de l’ère post-pétrolière et la baisse du prix du baril devient structurelle. Le déficit budgétaire de l’Arabie saoudite s’élève à 15% de son PIB, le covid-19 ne faisant qu’empirer la situation. Et c’est la même chose pour les pays du Golfe », relève le conférencier. « Dès lors il était devenu impératif pour ces pays de se diversifier sur le plan technologique, et qui dit innovation technologique dans la région dit rapprochement avec Israël. Les accords, concernent pour le moment les Emirats Arabes Unis et Bahrein, mais l’Arabie Saoudite est susceptible de rejoindre ce processus ».

La paix des peuples

Comme l’explique le Dr. Navon, d’autres pays se joignent à cette nouvelle périphérie d’Israël. Dans le Caucase, l’Azerbaïdjan, pays musulman laïc, menacé par l’Iran, se tourne vers Israël, qui de son côté lui vend des armes aux dépens des Arméniens. Autre exemple, la Grèce, plaque tournante de l’OLP en Europe dans les années 80, est à présent en proche partenariat avec Israël pour l’exploitation de ses réserves de gaz naturel.

« Le retrait progressif des Etats-Unis, les questions énergétiques et la crainte de l’Iran ont donc poussé les Etats arabes vers Israël. Ils ne veulent plus attendre les accords avec les Palestiniens et le disent ouvertement », conclut le conférencier. « La stratégie de périphérie d’Israël initiée par Ben Gourion a donc perduré, mais s’est inversée. Israël doit ce succès à sa puissance militaire, économique, énergétique, de même qu’à ses relations privilégiées avec les Etats-Unis. En relations internationales, il n’y a pas d’amis ou d’ennemis, seulement des intérêts. Ce sont eux qui expliquent le renversement de cette périphérie ».

A un participant dans le public lui demandant si les récents accords correspondent véritablement à une paix entre les peuples ou seulement entre les chefs d’Etat, le Dr. Navon répond : « A l’époque les traités de paix avec l’Egypte et la Jordanie étaient effectivement le fruit d’une realpolitik mais ne correspondait pas à une paix entre les peuples. Cette fois-ci les choses sont différentes. On voit se multiplier les projets économiques communs, et l’approche sur les réseaux sociaux est très favorable. Ceci s’explique par le fait que nous n’avons jamais eu de guerre avec les Etats du Golfe ».

 

Photos: 

1. De gauche à droite: Agnès Goldman, le Prof. Ruth Amossy, le Dr. Emmanuel Navon.

2. Le Prof. Ruth Amossy

3. Le Dr. Emmanuel Navon

(Captures d'écran pendant la conférence)

 

FONDS DE SOUTIEN D’URGENCE


Créé par l'Université de Tel-Aviv pour ses étudiants

Touchés de plein fouet par la crise économique due au Covid19, des milliers d’étudiants ont perdu leur emploi et ne peuvent plus subvenir à leurs besoins.

Pour les aider, contactez-nous : 

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Les arcanes du système politique israélien expliqués aux Amis francophones de l’Université de Tel-Aviv

Lors d’une passionnante conférence zoom organisée par les Amis francophones de l’Université de Tel-Aviv qui s’est déroulée le dimanche 10 mai sous le titre "Le système politique israélien est-il bloqué ?", le Prof. Denis Charbit a expliqué comment le système politique israélien en est arrivé à une situation de blocage qui a conduit les citoyens trois fois aux urnes en un an (avril 2019, septembre 2019 et mars 2020).

Denis video« Je voudrais vous dire combien cet arrêt de notre activité causé par le coronavirus nous a attristé », a déclaré en introduction le Prof. Ruth Amossy. « Nous espérons que nous pourrons bientôt retrouver ce bel ilot de culture francophone en Israël que représente notre association ». Elle ajoute cependant que l’UTA a poursuivi ses activités pendant cette période grâce au télé-enseignement et qu’elle a investi tous ses efforts dans la lutte contre le virus : « Un brevet déposé pour un futur vaccin, l’identification d’anticorps dans le sang de patients guéris, la création en un temps record d’un laboratoire d’analyse de tests et celle d’un centre d’étude sur les pandémies, ne sont qu’une partie de l’énorme effort de recherche accompli par l’université. De plus, de nombreux étudiants des Facultés de médecine et des sciences de la vie se sont portés volontaires pour venir en aide aux équipes médicales submergées dans les hôpitaux ».

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Agnès-Hanna Goldman, déléguée générale de l’association en Israël a remercié les centaines de participants de France, de Belgique, de Suisse et du Québec qui ont pu se joindre à la conférence grâce à la plate-forme zoom. Elle annonce la création d’un Fonds d’urgence de l’Université de Tel-Aviv pour les étudiants qui ont perdu leur travail suite à la crise économique causée par le covid19 et ne peuvent plus subvenir à leurs besoins. « Ils ont besoin de vous, aidez-les car ils sont l’avenir du pays ».  

Le Prof. Ruth Amossy présente ensuite le Prof. Denis Charbit, politologue de l’Université Ouverte d’Israël, qui a soutenu sa thèse de doctorat à l’Université de Tel-Aviv, auteur entre autres d’une anthologie des textes du sionisme et d’un ouvrage sur Israël et ses paradoxes1.

Agnes« Le système politique israélien a fonctionné pendant des années, et surmonté tous les défis auxquels Israël a été confronté, avec à sa tête des leaders d’envergure, de David Ben Gourion à Benyamin Netanyahou, en passant par Itzhak Shamir, Itzhak Rabin et Ariel Sharon », remarque-t-il. « Comment en sommes-nous arrivés là ? ».

Selon le Prof. Charbit, le système politique israélien a changé au fil des ans sans qu’il n’y ait jamais eu aucune réforme fondamentale. Pour lui ce phénomène trouve sa source dans deux des composants de base de ce système : le scrutin électoral proportionnel, et les rapports entre les instances judiciaires et politiques.

« Contrairement au système uninominal à deux tours en vigueur en France par exemple, la proportionnelle est un mode de scrutin où toutes les voix comptent », explique-t-il. « Il suffit pour une formation de passer le seuil d’éligibilité fixé à 3,25% depuis 2014, et il disposera à la Knesset d’un nombre de sièges proportionnel au nombre de voix obtenus, tout le pays étant considéré comme une seule circonscription ». L’avantage de ce système est qu’il reflète la variété des opinions politiques, des tendances idéologiques, des identités sociales, ethniques et religieuses de l’électorat : « C’est le système qui est le plus adapté aux sociétés dépourvues de consensus idéologique », relève le conférencier. « En Israël, il existe deux populations pour lesquelles le rapport à l’Etat ne va pas de soi : les orthodoxes, juifs mais non sionistes, et la population arabe, vaincue en 1949. Pour garantir le maintien de l'ordre public, il vaut mieux qu’elles soient non pas exclues, mais représentées au Parlement. C’est une manière ‘d’acheter’ la paix sociale et de préserver la stabilité du système politique ».

La 'volonté du peuple'

Le second effet du scrutin à la proportionnelle est la multiplication des partis politiques. « Entre 1949 et 2015, il y a toujours eu entre dix et quinze formations représentées à la Knesset. L’augmentation du seuil d’éligibilité a un peu réduit ce nombre, et en 2019, pour la première fois seuls 8 partis ont été représentés. Selon le Prof. Charbit, ce chiffre n’est pas excessif, car, comme il l’avait expliqué en détail lors d’une précédente conférence donnée dans le cadre de l’association, il existe en Israël quatre familles politiques, deux idéologiques (aujourd’hui centre gauche et droite) et deux sociologiques (partis religieux et partis arabes), chaque courant étant représentés par deux partis différents, un ‘main stream’ et l’autre plus idéologique. Conclusion : ce n’est pas la multiplication des partis qui est à l’origine de la crise cette fois-ci.

DenisConf2Le second élément de base du système est constitué par les rapports entre les pouvoirs, en particulier entre les instances judiciaires et politiques. « Dans un système parlementaire, l’exécutif émane du législatif, contrairement au régime présidentiel où le président est élu directement par le peuple », rappelle le Prof. Charbit. En Israël, malgré la personnalisation croissante de la vie politique, l’électorat vote pour des listes qui doivent s’agréger pour constituer une majorité de 61 députés. Le problème qui se pose alors est celui de l’interprétation de la ‘volonté du peuple’. « Il y a plusieurs combinaisons possibles, c’est ce qui fait la souplesse du système proportionnel », explique-t-il. « Par son vote, le peuple donne à chaque formation un poids spécifique, et la coalition est combinée par le gouvernement de manière à obtenir le plus de stabilité politique possible ».

Il n’y a donc pas dans ce système de séparation réelle entre le législatif et l’exécutif. La séparation des pouvoirs repose dès lors sur l’indépendance du pouvoir judiciaire vis-à-vis du pouvoir politique. Le Prof. Charbit insiste à ce propos sur la modification au fil des ans du rapport de force entre la Cour Suprême et le Gouvernement, changement, rappelle-t-il « qui n’a jamais été ancré par une loi ». Pour le comprendre, il faut revenir brièvement sur la structure du système judiciaire israélien. Celui-ci est composé à la base de tribunaux de paix, avec, au-dessus d’eux, des tribunaux de district dans chacune des régions du pays, et enfin la Cour suprême, qui agit comme un tribunal de cassation chargé de réviser des jugements rendus à l'échelon inférieur. La Cour suprême a cependant un autre rôle majeur, celui d’arbitrer les contentieux entre les citoyens et l’autorité de l’Etat, c’est-à-dire les diverses institutions qui composent l’exécutif (des ministères aux mairies, en passant par les conseils religieux, etc...).

La 'révolution constitutionnelle'

Or, depuis les années 50, la Cour Suprême a évolué à cet égard de deux manières. Tout d’abord, à partir du milieu des années 80, le droit de saisir la Cour, qui était jusque-là réservé aux seules personnes directement concernées par le contentieux, a été élargi aux associations. Deuxièmement, s’est déroulée ce qu’on a appelé la « révolution constitutionnelle ». « L’Etat d’Israël n’a pas à proprement parler de Constitution mais des ‘lois fondamentales’ qui constituent en fait les chapitres de ce qu’on pourrait appeler une ‘constitution inachevée’ », explique le Prof. Charbit. Rédigées dans les années 50, ces lois portaient uniquement sur l’organisation des pouvoirs publics. Or, en 1992, deux nouvelles lois fondamentales protégeant cette fois le citoyen contre l’abus de l’autorité politique ont été votées, à l’initiative du ministre de la Justice de l’époque : la Loi sur la Dignité de l’homme et sa liberté, et celle sur la Liberté de l’emploi. En 1995, l’arrêt Bank Ha-Mizrahi reconnait à ses deux lois un statut supérieur à celui des lois ordinaires, impliquant la possibilité de juger de la constitutionnalité de toutes les lois au regard de ces deux lois fondamentales portant sur les droits de l’homme. « La Haute Cour de Justice joue depuis un rôle essentiel dans la vie politique israélienne, bien qu’il n’y ait jamais eu de loi formelle pour entériner ce changement ».  

Denis2Selon le Prof. Charbit, c’est ce dernier point qui suscite des critiques de plus en plus exacerbées, au point que des formations politiques ont menacé de faire voter une ‘clause de suprématie’ (Piskat Hahigabrout) en vertu de laquelle une loi annulée par la Cour Suprême pourrait être revotée par le Parlement par une majorité de députés dont le nombre est à déterminer pour une durée provisoire, et ceci dans le but de contourner le pouvoir de la Cour. Quels sont les partis intéressés par cette clause ? Tout d’abord les partis religieux. En effet, toutes les décisions rendues par les tribunaux rabbiniques peuvent être contrôlées par la Cour Suprême si elle est saisie ; or celle-ci a habituellement une vision laïque mal vue par les partis religieux. Autres formations intéressées par la clause : les partis de droite, comme le Likoud et Yamina, au pouvoir ces dix dernières années, la Cour Suprême étant une instance qui vient freiner et poser des limites au pouvoir de l’Etat et du Gouvernement.

Deux Premiers Ministres

Enfin, le Prof. Charbit aborde le problème politique le plus brûlant en Israël au cours de ces dernières semaines : l’anomalie faisant qu’un Premier Ministre inculpé puisse former un gouvernement. « Ce point a déjà été tranché en 2008 par un amendement à la loi fondamentale sur le Gouvernement voté à la Knesset », explique-t-il. Selon cet amendement, le Premier Ministre, tirant sa légitimité, bien qu’indirectement, du suffrage universel, bénéficie d’une immunité partielle : il est possible de le mettre en accusation sans qu'il soit contraint de démissionner, c’est-à-dire qu’il peut continuer d’exercer son mandat parallèlement au déroulement de son procès. Par contre, les ministres, qui sont, eux, choisis par le Premier Ministre, et dont la nomination ne procède donc pas du suffrage universel, doivent être, en cas d’inculpation, limogés par le chef de gouvernement (Arrêt Déry-Pinhassi de 1993). « Dans le cas du premier Ministre, le législateur a considéré qu’on ne pouvait pas se permettre une erreur judiciaire et remettre en cause la volonté populaire », explique le conférencier.

Selon le Prof. Charbit, ces dispositions légales expliquent les accords de coalition inédits signés récemment entre le Likoud et Kahol-Lavan : « Netanyahou ne s’en est jamais caché : il est pour lui essentiel de paraitre à son procès avec le statut de Premier Ministre, et non comme simple citoyen. Il estime que le maintien de son titre peut avoir une influence dissuasive sur la sévérité du jugement de la cour du Tribunal de district de Jérusalem, devant lequel doit débuter son procès dans deux semaines ». Or l’incapacité chronique d’obtenir une majorité de 61 députés à la Knesset a amené les partenaires à un accord de rotation pour les trente-six mois à venir. Au cours des 18 premiers mois, Benyamin Netanyahou restera Premier Ministre ; par contre, au bout de cette période, la mise en œuvre de la rotation dans le système actuel l’aurait relégué au rang de simple ministre, obligeant le Chef de Gouvernement à le renvoyer. « D’où ‘l’innovation politique’ inventée par les partenaires : un titre de Premier Ministre ‘bis’, qui amènera à la coexistence de deux Premiers Ministres, l’un actif, l’autre passif, construction juridique compliquée qui a pour but de conserver à Benyamin Netanyahou son titre de Premier Ministre, même après la mise en œuvre de la rotation. Les deux arrêts récents de la Cour Suprême, rejetant les recours refusant à un Premier Ministre mis en accusation le droit de former un gouvernement, et attaquant les accords de coalition, ont permis de calmer les esprits quant aux rapports entre le pouvoir politique et le pouvoir judiciaire en Israël ».      

Cette édifiante conférence s’est terminée par un questions-réponses portant sur la loi Israël, Etat-nation du peuple juif, votée en 2018, la question de la légalité des implantations, et la loi dite « norvégienne », votée en 2015, permettant à un ministre de démissionner temporairement de son mandat à la Knesset en laissant la place au candidat suivant sur la liste du parti auquel il appartient.

 

Editions Le Cavalier bleu, 2018

 

Photos:

1. Le Prof. Denis Charbit lors de l'annonce de la conférence zoom.

2. Agnès Goldman à l'avant-première du film Astérix en juin 2019.

3. De gauche à droite: Agnès Goldman, Denis Charbit et le Prof. Ruth Amossy à l'Université de Tel-Aviv en novembre 2017.

4. Le Prof. Denis Charbit lors d'une précédente conférence dans le cadre de l'Association francophone de l'UTA en février 2018.

 

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Le Moyen-Orient au 21e siècle expliqué aux Amis francophones de l'Université de Tel-Aviv

Au cours d'une conférence impressionnante de clarté, organisée par l'Association des Amis francophones de l'Université de Tel-Aviv le dimanche 19 janvier, le Prof. Asher Susser, professeur émérite de l'Université de Tel-Aviv, a présenté la situation géopolitique du Moyen-Orient actuel, et le dilemme auquel se trouve confronté l'Etat d'Israël. La conférence, intitulée "Israël, le monde arabe et l'Iran: le Moyen-Orient du 21e siècle", s'est déroulée en hébreu, avec l'excellente traduction simultanée de Gisèle Abazon-Ehrenfreund, devant un public passionné.

conf Susser CoverLa conférence a été introduite par Agnès Goldman, directrice de l'Association. Après avoir remercié Debora Liany et Rosy Azar de la Bank Discount pour leur soutien indéfectible,  elle présente l'association, "pont culturel entre la France et Israël, qui permet également de faire découvrir l'Université de Tel-Aviv, l'une des fiertés de l'Etat d'Israël". Elle rappelle que l'objectif premier de l'Association est de financer des bourses d'étudiants et des programmes de recherche, et annonce que les revenus de la conférence de ce soir ont déjà presque couvert le montant d'une bourse pour un étudiant du Département d'histoire du Moyen-Orient. "Aider nos étudiants c'est changer une vie et participer à l'avenir de l'Etat d'Israël", ajoute-t-elle.

La crise du monde arabe

Agnès Goldman présente ensuite le Prof. Asher Susser, professeur émérite de l'Université de Tel-Aviv, ancien directeur du Centre Moshe Dayan pour les études sur le Moyen-Orient de l'université, qui a enseigné pendant plus de trente-cinq ans au Département d'histoire du Moyen-Orient, auteur de nombreux ouvrages dont le dernier s'intitule The Emergence of the Modern Middle East (2017). Son cours en ligne sur ce sujet a été suivi par plus de 90 000 étudiants dans plus de 160 pays.

Conf susser Carte"Au 20e siècle, Moyen-Orient était synonyme de monde arabe", rappelle le Prof. Susser. "Ce n'est plus vrai aujourd'hui. Le monde arabe est en déclin depuis déjà longtemps. De nos jours les pays les plus importants de la région ne sont plus les pays arabes, mais l'Iran, la Turquie et Israël. Il n'y a plus un seul pays arabe qui soit une puissance régionale".

Cette crise du monde arabe s'explique par trois raisons: le manque de liberté politique, la carence des institutions d'éducation supérieure et l'absence d'égalité entre les sexes. Les deux premières ont pour conséquence l'absence de liberté de pensée, de créativité et d'innovation, qui constituent la base des économies modernes. La troisième, la plus grave, implique l'élimination de la moitié de la population du marché du travail. De plus, le niveau d'éducation des femmes est lié à la taille de la famille: plus les femmes sont éduquées, moins elles font d'enfants. Le résultat est une croissance naturelle de la population parallèle à de mauvaises performances économiques, aboutissant à la situation catastrophique qui a causé la crise du monde arabe.

Un vide comblé par l'Iran et l'islam politique

A titre d'exemple, le conférencier cite l'Egypte qui a dépassé les 100 millions d'habitants et continue de croitre à raison de 2 millions de personnes par an. Le Moyen-Orient dans son ensemble est passé de 280 millions d'habitants en l'an 2000 à 420 en 2020 et devrait atteindre les 470 millions dans les quelques années à venir. "Qui va nourrir cette population ?", interroge le Prof. Susser.

Conf Susser portraitCette situation provoque le chômage des jeunes. La jeune génération du Moyen-Orient (tranche d'âge de 15 à 24 ans) est une génération "en attente", qui connait le plus fort taux de chômage au monde. Comme l'explique le conférencier, le "printemps arabe" est venu non pas d'une aspiration à la démocratie, mais bien du désespoir causé par cette absence de perspectives économiques, à l'origine de guerres civiles et de l'émigration vers l'Europe: "Le Moyen-Orient comptait en 2007 13 millions de personnes déplacées, on en dénombre 30 millions en 2020. Bien qu'il ne constitue que 5,5% de la population mondiale, le monde arabe représente 30% des réfugiés dans le monde. Les pays arabes ont par ailleurs perdu plus de 600 millions de dollars entre 2010 et 2020 à cause de conflits internes".

Le pétrole, aujourd'hui bon marché, ne permet à ces pays plus de compenser leurs déficits. L'Egypte, la Syrie, l'Irak et l'Arabie saoudite ne constituent plus aujourd'hui des puissances régionales. Le Prof. Susser en donne pour preuve l'absence de réaction de l'Arabie saoudite aux missiles lancés sur ses champs pétrolifères en septembre dernier: "L'Arabie saoudite est peut-être encore aujourd'hui un pays riche, mais ce n'est plus un pays politiquement fort. De même, l'avenir de la Syrie sera déterminé par la Russie, l'Iran et la Turquie. Plus personne ne demande leur avis aux pays arabes". Ce vide est comblé par l'Iran et la Turquie, qui sont des états anciens avec une longue tradition d'indépendance, et non des entités artificielles créées par les pays colonialistes, comme ce fut le cas des pays arabes.

Le nouveau Moyen-Orient: divisé entre sunnites et shiites

Le déclin des pays arabes, explique le Prof. Susser, a commencé dans les années 60. Le plus grand échec de Nasser, alors leader des pays non-alignés avec Nehru et Tito, a été la Guerre de Six jours en 1967, qui représente l'échec du mouvement nationaliste arabe laïc, fondé sur l'idée européenne d'une nation basée sur la langue. Cette plateforme laïque du panarabisme a été remplacée par l'islam politique. "Mais si la langue arabe agissait comme un élément unificateur", explique le Prof. Susser, "l'islam politique divise: il sépare les Sunnites des Shiites, les chrétiens des musulmans, les Alaouites des Druzes. Les états eux-mêmes se désagrègent".

conf susser agnes salleComme l'indique le conférencier, les radicalismes sunnite et shiite possèdent des doctrines différentes. L'univers sunnite se caractérise par l'application de la sharia. Mais il s'agit d'un monde éclaté, où il n'existe pas d'autorité centrale, mais des centaines d'organisations radicales dont chacune applique la loi religieuse à sa manière. Chez les shiites, au contraire, le pouvoir est aux mains des leaders religieux. L'accent est mis sur la personnalité du dirigeant, l'ayatollah, qui détient l'autorité religieuse et politique, ce qui donne à l'Iran un avantage géopolitique, car les shiites de tous les pays se tournent vers lui.

La politique des Etats-Unis au Moyen-Orient a paradoxalement renforcé cette prépondérance. L'Iran possède aujourd'hui une zone d'influence qui passe par l'Iraq, la Syrie et le Liban et va jusqu'à la Méditerranée, situation qui n'avait jamais existé jusque là à l'ère moderne. "Saddam était mauvais, mais sa chute a entrainé celle des sunnites qui contrôlaient l'Iraq, et leur remplacement par les shiites. L'Iraq n'est donc plus un obstacle à l'expansion iranienne, mais au contraire son instrument".

Le nouveau Moyen-Orient se répartit donc aujourd'hui entre Sunnites et Shiites. Où se place Israël dans cette configuration ? "Tout d'abord, nous ne sommes plus seuls contre tous. Les Sunnites sont avec nous. Mais ils ne peuvent nous être utiles car ils sont faibles. Dans les années 60, Israël a construit la centrale de Dimona par crainte de la puissance arabe. Mais aujourd'hui, le problème n'est plus leur puissance mais leur faiblesse qui renforce l'Iran", explique le Prof. Susser.

"L'Iran est un pays paranoîaque"

"L'Iran possède des inspirations impériales d'hégémonie régionale, qui constituent le moteur de son conflit avec Israël, voire un motif pour sa destruction, d'où son comportement agressif", dit-il. Cependant, certains considèrent que l'attitude de l'Iran pourrait également avoir des mobiles défensifs. "L'Iran est un pays paranoïaque. A l'époque de la première guerre mondiale, il était divisé en deux zones d'influence: au nord celle des Russes, au sud celle des Britanniques. Lors de la deuxième guerre mondiale, les Russes et les Britanniques ont conquis l'Iran, destituant le Shah pro-allemand pour le remplacer par son fils en 1941. C'est ce dernier qui a été détrôné par Khomeiny en 1979. Les Iraniens sont donc obsédés par la peur d'une conquête étrangère". 

Conf susser groupe

 

Du point de vue israélien, l'explication défensive de l'attitude de l'Iran offre davantage de possibilités de contacts diplomatiques. "Les Etats-Unis et Israël ne peuvent permettre à l'Iran de s'infiltrer en Syrie. Mais il est possible qu'en plus des moyens militaires, on puisse penser à une option diplomatique. La guerre en Syrie a été tranchée par les Russes en fonction de trois critères. Tout d'abord le désir de Poutine de positionner la Russie comme première puissance mondiale à côté des USA; deuxièmement les Russes possèdent en Syrie des bases maritimes et aériennes et sont donc intéressés à conserver sa stabilité au régime d'Assad; enfin, la Russie considère Daesh comme une menace pour sa sécurité intérieure à cause des Tchétchènes, et donc ne veut pas de l'islam radical en Syrie. L'une des langues les plus parlées à Daesh est le russe. Actuellement, les Russes et les Iraniens ont la main haute en Syrie, mais la Russie veut une Syrie stable et la présence iranienne attire trop Israël sur la scène syrienne, ce qui créé des tensions entre l'Iran et la Russie".

L'Iran pour sa part est embourbé dans des problèmes internes, dus d'une part aux sanctions, et au fait que la population a le sentiment que son gouvernement investit ailleurs que dans son peuple: en Syrie, au Liban et dans l'aide aux Palestiniens.

Comment préserver les acquis du sionsime ?

Le Prof. Susser en vient alors à ces derniers. "Les Arabes se moquent des Palestiniens; les Iraniens les préoccupent bien davantage. Pourquoi alors les Israéliens devraient-ils s'en soucier ? Entre la Méditerranée et la Jordanie, il y a 6,5 millions de Juifs, et légèrement plus de Palestiniens. Ces derniers n'iront donc nulle part". Cependant, le conférencier ne pense pas qu'un accord avec eux soit possible: "Entre nous et les Etats arabes, il existe un dossier problématique: celui de 1967. En leur rendant les territoires pris en 1967, on peut obtenir la paix, comme cela fut le cas avec l'Egypte. Entre nous et les Palestiniens, il y en a deux: 1967 et 1948".

Or, pour le Prof. Susser, le 'dossier 48' n'a pas de solution: "Nous ne pouvons pas négocier l'existence d'Israël. L'idée d'Oslo était de négocier 1967 en échange de 1948, c'est-à-dire le retour des territoires contre l'acceptation de l'existence d'Israël. Les Palestiniens ont dit non".

Le 'dossier 1948' comprend à la fois le problème des réfugiés et leur droit au retour, et la définition d'Israël comme Etat des Juifs. "Nous ne pouvons renoncer à aucun de ces éléments. Il n'y a donc pas d'accord possible". Cependant, le statu quo est également intolérable. Alors que faire ? "Ne rien faire est également une décision", relève le conférencier. "Mais la question pour Israël est comment préserver les acquis historiques, c'est-à-dire Israël comme Etat des Juifs et membre légitime de la famille des nations. La poursuite du statu quo rend ces deux choses difficiles".

Pour le Prof. Susser, Israël se trouve face à deux options: ou bien déterminer ses frontières de manière unilatérale en annexant les territoires, ce qui exclue la paix; ou encore adopter la solution contraire, celle de deux Etats, et évacuer la Cisjordanie, ce qui n'apportera pas davantage la paix: "La question est comment préserver de la meilleure façon possible l'Etat d'Israël comme Etat juif. C'est le plus grand succès du sionisme: nous voulions prendre notre destin en main, car lorsque les autres l'ont fait pour nous, le moins que l'on puisse dire est que résultat a été peu concluant. Aujourd'hui nous sommes forts et avons autour de nous des pays faibles, et donc nous sommes en position de décider, et je nous propose, après le 2 mars [date des prochaines élections], de nous dépêcher de le faire".

La conférence a été suivie d'une série de questions-réponses, portant notamment sur la question de la Turquie, de l'autodéfinition du peuple palestinien, et de l'éventualité d'une guerre avec l'Iran.

L'Association organisera prochainement une excursion à Massada dont la date sera communiquée ultérieurement.

Les Amis francophones de l'Université de Tel-Aviv sur les traces des Manuscrits de la Mer Morte

Une mémorable journée d'excursion "Sur les traces des Manuscrits de la Mer Morte", a été organisée le mercredi 4 décembre par l'Association des Amis francophones de l'Université de Tel-Aviv et sa directrice Agnès Goldman. Les participants ont pu revivre la fabuleuse aventure de ces fameux rouleaux, vieux de 2000 ans mais écrits en hébreu quasi-moderne, depuis leur découverte sur le site de Qumran dans le désert de Judée jusqu'à leur exposition au Sanctuaire du Livre du Musée d'Israël à Jérusalem. La visite, qui combinait à la fois des paysages saisissants et dépaysants, et une captivante remontée à travers le temps a été commentée en anglais par le Prof. Noam Mizrahi, Directeur du Département d'Etudes bibliques de l'université et spécialiste de l'étude des manuscrits bibliques, avec l'excellente traduction de Marion Forster Bleiberg. L'Ambassadeur de France en Israël, Eric Danon s'est joint à la visite en compagnie de son épouse.

Grand groupeLa descente vers la Mer Morte, le point le plus bas du monde, à 400 mètres au dessous du niveau de la mer à travers le Désert de Judée, constitue en même temps une prodigieuse remontée dans le temps. "En une heure et demie nous revenons 2 000 ans en arrière", a relevé le Prof. Mizrahi. "L'histoire de la découverte des manuscrits de la Mer Morte est intimement liée à celle de la fondation de l'Etat d'Israël. Les manuscrits ont été découverts le 29 novembre 1947, date du vote du plan de partition de l'ONU décidant de la création de l'Etat hébreu. Pour la première fois depuis l'époque helléniste, le monde reconnaissait l'aspiration du peuple juif à revenir vers sa terre".

"Le plus grand puzzle de l'humanité"

Comme il le rappelle, la période helléniste (de la conquête de la région par Alexandre le Grand en 332 av. JC jusqu'à la conquête romaine en 63 av. JC), ouvre la culture locale à l'Europe. "Le grand changement est celui de l'alphabétisation et de l'éducation, qui a changé la manière dont les personnes comprenaient leur relation avec Dieu. Auparavant 99:% de la population était illettrée. Dans la Bible la relation avec Dieu se faisait par communication orale. Dieu parlait à des prophètes, comme Moïse, qui eux-mêmes s'adressaient au peuple. Le seul texte écrit de la période biblique est celui des dix commandements, inscrits 'par le doigt de Dieu'. A la période helléniste, on commence à valoriser les textes et les livres. C'est pourquoi les rouleaux de la Mer Morte, datent de la culture helléniste".

GrotteLes Manuscrits de la Mer Mort sont composés de huit rouleaux découverts en 1947 et de plus de 25 000 fragments de textes retrouvés depuis dans le Désert de Judée, qui ont permis la reconstitution de quelque 950 manuscrits. "Pour cela nous avons du jouer pendant 70 ans pour reconstruire le plus grand puzzle de l'humanité". Par chance les huit premiers rouleaux étaient presque complets. Ils ont été découverts par des Bédouins alors que Quram était encore situé en Jordanie. Quatre d'entre eux ont été vendus à un marchand d'antiquités de Bethlehem qui les a lui-même cédé à un évêque syrien à la tête du monastère syriaque orthodoxe de Jérusalem. L'archéologue israélien Eléazar Sukenik, qui a eu vent de la découverte, en achète trois pour le compte de l'Université hébraïque. La plupart des fragments trouvés dans les premières années ont été adressés par le Département des Antiquités jordaniennes à l'Ecole Biblique de Jérusalem, établissement de recherche religieux français tenu par des prêtres dominicains, qui seront donc les premiers à étudier ces textes. Ils seront abrités au Musée archéologique jordanien de la Jérusalem-est, aujourd'hui le Musée Rockefeller. En 1954, l'archéologue Yigal Yadin fils d'Eléazar Sukenik, convainc l'Etat d'Israël d'acheter les quatre autres. Ce n'est qu'après la guerre des six jours en 1967 que les Israéliens auront accès à l'ensemble de ces documents.

Trois groupes qui se détestaient

"Nous devons remercier Youssouf Saad, le Directeur du Musée jordanien de l'époque, qui a préservé ces fragments entre 1947 et 1967, ainsi que les frères Albina qui les ont photographiés", commente le Prof. Mizrahi. "Car la pire des choses arrivée à ces manuscrits, conservés pendant 2 000 ans à l'abri dans des grottes du Désert de Judée, a été leur découverte, qui les a exposés à la lumière. Depuis ils ont commencé à se dégrader. Aujourd'hui les recherches sur les textes se font sur des images multi-spectrales et non sur les originaux. Par ailleurs la lumière à infrarouge facilite dans de nombreux cas la lecture, parfois même la rend possible. Mais à chaque fois que je vois les originaux, je garde le même enthousiasme que la première fois".

Paysage 2La majorité des manuscrits de la Mer Morte et des fragments ont été découverts à Qumran ou à côté. Le reste était éparpillé dans d'autres sites du Désert de Judée situés à proximité, comme Massada ou Nahal Hever. Tous les fragments ont été trouvés dans des grottes, préservés par la poussière karstique, résultant de l'érosion des roches calcaires. Il s'agit de manuscrits écrits entre le 3e siècle av. JC, et le 1er siècle après, c'est-à-dire au cours d'une période où la Judée change plusieurs fois de régime. Au début, elle fait partie de l'Empire séleucide, dynastie hellénistique qui avait son centre en Syrie. Au 2e siècle avant JC les Juifs se révoltent contre cette dynastie (à Hanoukka) et établissent le Royaume Asmonéen, qui prendra lui-même fin avec la conquête de Jérusalem par Pompée en 63 av. JC. La Judée fera alors partie de l'Empire romain. Au début, elle est dirigée par le roi Hérode, et les Romains laissent aux Juifs un semblant d'indépendance. Hérode, le plus grand bâtisseur d'Israël, entreprend des travaux de rénovation du Temple d'Ezra et Néhémie (Second Temple), construit le port de Césaré, ainsi que de nombreuses forteresses, comme Massada, Hérodion etc. Mais peu à peu, les Romains prennent le contrôle total de la Judée, jusqu'à la Grande Révolte, qui sera écrasée en 70 ap. JC.

"La principale source historique sur cette époque sont les œuvres de l'historien Yossef ben Matityahou, plus connu sous son nom romain Flavius Josèphe, qui nous apprend que la société juive de l'époque était profondément divisée en trois mouvements principaux: les Pharisiens, le groupe le plus populaire, qui donnera naissance au judaïsme rabbinique, les Sadducéens, secte des prêtres de Jérusalem, riche minorité, et les Esséniens, courant le plus spiritualiste et ésotérique, dont les membres étaient parfois magiciens, guérisseurs et prédisaient l'avenir. Ces trois groupes se détestaient, et les Rouleaux de la Mer Morte retracent les nombreuses polémiques entre ces groupes de l'époque".

La communauté Yahad

Les fouilles qui ont suivi la découverte des manuscrits ont mis à jour les restes d'un site remontant de 150 à 130 ans av. JC, généralement considéré comme le lieu d'établissement des Esséniens, bien que la question soit contestée. En effet, des chercheurs considèrent le site comme une place fortifiée hasmonéenne, interprétation confortée par la présence des ruines de la tour de garde, qui dominent le site, surplombant la route qui suit les bords de la Mer Morte. "En faveur de la thèse qui attribue le site aux Esséniens on peut citer le fait qu'il s'agit d'un lieu totalement isolé, convenant à une communauté en quête spirituelle", explique le Prof. Mizrahi. "De même, dans l'une des grottes, surnommée "grotte de la bibliothèque", on a retrouvé 15 000 à 25 000 fragments de manuscrits entassés sur le sol". Parmi les centaines d'"ouvrages" de cette énorme bibliothèque, certains dataient de périodes plus anciennes, suggérant que les résidents étaient arrivés sur place avec leurs propres livres.

Noam et MarionLes fouilles ont révélé un large ensemble de constructions, probablement utilisées par le groupe comme des bâtiments publics. Selon le Prof. Mizrahi, les participants de la secte habitaient probablement dans les alentours, dans la centaine de grottes de la région. "En été la chaleur ici est insupportable, autour 40° à l'ombre. Les gens devaient donc vivre vivent dans les grottes".

On pense qu'il s'agit d'une communauté d'environ 100 à 200 personnes, vivant une vie d'étude ascétique. L'un des premiers rouleaux découverts, intitulé Manuel de discipline, ou Règle de la communauté, dévoile le fonctionnement de la secte, dont la vie quotidienne était réglée dans ses moindres détails. Il s'agissait d'une communauté hiérarchisée qui vivait sous la direction d'un "Maitre de justice" ('More Tsedek'), sorte de "kibboutz", ou de couvent. Dans l'une des pièces on a découvert un "trésor" de 560 pièces d'argent, qui provenait probablement de l'apport des membres, qui partageaient à la fois l'étude et la fortune. La communauté de Qumran se désignait elle-même sous le nom de Yahad (ensemble). Elle était composée uniquement d'hommes. Les membres étaient soumis à une période de probation de deux ans. "L'absence de femmes fait qu'il n'y avait pas de renouvellement des générations", souligne le Prof. Mizrahi. "Il s'agissait donc d'une communauté de volontaires. On pense qu'il s'agissait de personnes d'âge mûr qui venaient ici pour réaliser une retraite et vivaient dans l'ascétisme après avoir créé une famille".

Pureté religieuse

Les Esséniens prenaient leurs repas en commun et en silence dans un réfectoire devenu l'une des salles du Musée, situé à l'entrée du site, où l'on a retrouvé 700 bols en poterie dont certains sont exposés. "Une vaisselle très simple et non décorée", commente le Prof. Mizrahi. "Modestie et humilité faisaient partie de leur mode de vie. Etant donné les dimensions modestes de la pièce, on peut supposer qu'ils dinaient en 'équipes'. Ils se nourrissaient de pain et de vin, de viande d'animaux sacrifiés, de lentilles, pois chiche, légumes et de fruits. On a retrouvé près de 100 000 noyaux de dattes, avec lequel on faisait du miel et peut-être du vin".

L'une des caractéristiques de cette communauté était le respect rigoureux des règles de pureté et d'impureté. "Il s'agissait d'une communauté extrême sur le plan religieux. Ils avaient l'obsession de la pureté, spirituelle et corporelle", explique le Prof. Mizrahi. Cette obsession se traduit par l'existence sur le site de 14 bains rituels 

Miqveou mikvés. Comme le souligne le conférencier, il fallait investir une grande énergie pour conserver l'eau de ces bains au milieu du désert. L'eau, qui provient des pluies de la région de Hébron et Bethlehem, arrive dans la région par les oueds. Elle était acheminée par un système hydraulique complexe comprenant un aqueduc et plusieurs bassins de stockage. "Les principales sources d'impureté sont les alluvions du corps, le sang (ce qui explique l'absence de femmes dans la communauté) et la mort (les cadavres). En outre, si l'on est touché par une personne impure, on devient soi-même impur par contamination. Les membres de la communauté se purifiaient donc dans le miqvé deux fois par jour". De plus, contrairement à la Bible, la pureté devait être extérieure et intérieure. "Dans la Bible l'impureté est technique, c'est pourquoi les prêtres devaient se purifier, 95% de la population étant des paysans. Ici l'idée devient celle de la pureté de l'âme et de l'esprit, conception qui a inspiré le christianisme".

L'imminence du Jugement Dernier

"Cette idée de pureté intérieure était une véritable paranoïa chez les Esséniens. Ils vivaient dans une crainte quotidienne. On ne peut vivre dans une telle intensité pendant longtemps. Aussi s'attendaient-ils à une rédemption eschatologique imminente: l'Apocalypse, le Jugement dernier, la victoire des Fils de la Lumière contre les Fils des ténèbres, guerre à laquelle ils ont consacré un livre entier, un genre de 'Star war', mais où le Futur serait demain. Cette dichotomie leur semblait découler de l'univers lui-même: le noir et le blanc, le jour et la nuit se retrouvent chez les humains bons ou mauvais, et même chez les anges. Le royaume humain reflète le royaume céleste".

"Chaque jour où le salut n'était pas arrivé était pour eux une déception. Beaucoup de communautés juives du pays vivaient dans cette attente, ce qui a donné lieu à la naissance du christianisme. Pour le christianisme, la Rédemption a eu lieu, il faut juste la reconnaitre, reconnaitre le Messie pour arriver au salut. Il s'agit donc d'un processus né à l'intérieur du judaïsme lui-même. Le christianisme fait partie du développement des courants spirituels juifs. Après la destruction du Temple, le judaïsme rabbinique prendra une autre voie. Pour lui, c’est cette attente de l'Apocalypse qui a amené à la catastrophe et à la destruction du Temple. Il ne met pas l'accent sur le combat entre les bons et les mauvais".

Le Sanctuaire du Livre au Musée d'Israël à Jérusalem

AdolfoLa visite du Sanctuaire du Livre a été introduite par le Prof. Adolfo Roitman, curateur du Sanctuaire, qui le décrit comme: "L'un des endroits les plus iconiques d'Israël". Construit en 1965, c'est l'une des premières galeries du Musée d' Israël. Le bâtiment lui-même raconte l'histoire de la secte: le dôme blanc surplombant un bâtiment situé au deux-tiers sous le niveau du sol, faisant face à un mur noir de basalte, reflétant la topique théologique de la Lutte des fils de la lumière contre les fils des ténèbres de la communauté Yahad. Le dôme a la forme du couvercle des jarres dans lesquelles ont été trouvés les manuscrits, "jarres très particulières qu'on ne trouve qu'à Qumran". L'entrée du sanctuaire imite celle d'un temple égyptien pour évoquer l'idée de l'entrée dans un temple. Les escaliers qui y conduisent rappellent ceux de la descente dans un mikvé.

"Les textes, écrits en paléo-hébreu, sont lisibles par un Israélien moderne", poursuit le Prof. Mizrahi. Un quart d'entre eux sont des textes bibliques que les Esséniens recopiaient et préservaient. "Tous ces textes sont identiques à ceux que nous connaissons aujourd'hui, cependant, certains présentent certaines différences substantielles, montrant que la secte poursuivait un travail de développement du texte. L'approche moderne du judaïsme est très différente de celle de l'époque. Aujourd'hui, on ne touche pas au texte parce qu'il est sacré, à l'époque, il fallait le retoucher justement parce qu'il était sacré".

Le Livre d'Isaïe

Des exemplaires de tous les livres bibliques ont été découverts à Qumran, parfois même plusieurs copies du même livre. Certains livres étaient plus 'populaires' que d'autres au sein de la communauté: le Livre des Psaumes, par exemple, existe en 36 copies différentes, celui d'Isaïe, qui parle de la venue du Messie, l'un des livres les plus rappelés dans le Nouveau Testament, en 20 copies. Le plus impressionnant est une copie du Livre d'Isaïe, seul rouleau biblique de Qumran préservé dans son intégralité (734 centimètres de long), l'un des plus vieux préservé dans le monde, écrit autour de l'année 100 av. JC.

MaquetteLe reste des Manuscrits de Qumran est constitué par des livres apocryphes (non canoniques), notamment ce qu'on appelle les rouleaux sectaires, les Pesharim, travail d'exégèse de la Bible, portant soit sur un sujet spécifique, soit un commentaire passage par passage de la Bible et des Livres des Prophètes, comme Isaïe, Nahum et Habakuk. Parmi les manuscrits exposés, on peut citer le Rouleau du Temple, découvert en 1956, acquis par Yigal Yadin en 1967, dont l'essentiel est constitué par le plan et les pratiques du Temple à construire; le Livre de Daniel, le plus récent des livres bibliques (sa composition finale date du règne d'Antiochus - 175 à 163 av. JC. L'exemplaire présent au Musée est daté de 160 av. JC., soit 10 ans après l'écriture du livre original; des manuscrits psalmiques, contenant plus de 4000 psaumes; le fameux Livre de la guerre des fils de la lumière contre les fils des ténèbres, détaillant par le menu comment mener la guerre proche; le Rouleau de cuivre ou inventaire d'un trésor caché et le Testimonia, collection de citations bibliques portant sur l'attente du Messie et la fin des temps. "Aujourd'hui nous essayons de développer des outils informatiques pour identifier à quels rouleaux sont liés les fragments. Dans le cas des rouleaux conservés dans des jarres, l'intérieur est mieux préservé que l'extérieur, donc l'écart de dégradation des fragments permet de reconstituer les rouleaux".

Le Codex d'Alep

La journée s'est terminée par la visite du Codex d'Alep, exposé dans la salle du sous-sol du Sanctuaire du Livre. "A l'époque médiévale, il n'y a plus de parchemin mais des codex", explique le Prof. Mizrahi. "Alors que les manuscrits sont des morceaux de peau d'animaux cousus ensemble de manière consécutive, les codex, eux sont disposés les uns sur les autres et cousus sur le côté, comme un livre. Dans le monde chrétien, ils existent dès l'époque byzantine. Mais chez les Juifs, ils n'apparaissent que vers le 9e et 10e siècle".

L'histoire du Codex d'Alep est liée à la codification des textes bibliques au Moyen-âge. "Aujourd'hui à la synagogue les rouleaux écrits sont en hébreu avec seulement des consonnes et il faut deviner les voyelles. C'est également le cas pour les rouleaux de Qumran. Les Anciens corrigeaient sans arrêt le texte. Après la destruction du Temple, on discute l'interprétation, mais plus le texte lui-même. Il a donc fallu un mécanisme d'annotation pour stabiliser le texte et indiquer aux scribes comment l'écrire et le vocaliser. C'est la naissance de la massora (tradition), qui a abouti au texte massorétique. Les massorètes écrivaient les Codex, à partir desquels on peut mesurer l'exactitude d'un texte. Celui d'Aharon Ben Moshe Ben Asher écrit au 10e siècle à Tibériade, a été érigé en norme. Avec la vocalisation, la langue est devenue seulement liturgique. Aujourd'hui elle est de nouveau orale, et il n'y a donc plus besoin de vocalisation".

Le Codex d'Alep, d'une exactitude de 99%, est la plus ancienne version connue de la massora. Ecrit à Tibériade entre 910 et 930, il a été amené en Egypte où il sera utilisé par le Rambam qui s'est basé sur lui pour ses écrits. Puis il arrive à Khaled (Alep) dans la communauté juive de Syrie où il reste jusqu'en 1948. Disparu pendant les émeutes suivant la création de l'Etat, il réapparait dix ans plus tard en Israël.

L'excursion servira au financement d'une bourse pour un doctorant du Département d'Etudes Bibliques de l'Université de Tel-Aviv, qui travaille sur les Rouleaux de la Mer Morte et analyse les différences entre ces textes et ceux que nous connaissons aujourd'hui à l'aide d'outils scientifiques et de méthodes de psycholinguistique. "Nous essayons de relier les étudiants à leur histoire, pour que les jeunes générations et le grand public soient conscients de leur héritage culturel".

 

Les "plus" de l'excursion" - Le saviez-vous ?

L'origine du nom de Tel-Aviv

Tel-Aviv, de tel (site en forme de monticule formé au cours des siècles par l'accumulation de différentes couches d'habitations humaines) et aviv (mot hébreu signifiant 'printemps',la ville la plus moderne du pays, est mentionnée dans le Livre d'Ezéchiel par les Juifs en exil à Babylone. Mais en akkadien, langue des Babyloniens, le mot Abubu signifie 'le grand déluge'. Tel Aviv est désignée comme la seule montagne qui survivra le déluge. Dans l'Etat d'Israël moderne le nom de la ville a pris un autre sens. C'est la traduction du titre du livre de Théodore Herzl : Altneuland (Terre ancienne-Terre nouvelle), traduit par Nahum Sokolov comme Tel-Aviv.

Des grottes qui remontent à la préhistoire

Paysage MMDans la préhistoire (il y a environ 90 millions d'années), la région était recouverte par la mer. En se retirant, elle a laissé des roches sédimentaires friables (calcaire, dolomite, craie et argile). C'est pourquoi l'érosion et les précipitations y provoquent la formation d'une multitude de grottes. Les grottes de la région de Qumran ne sont pas visitables car elles abritent une population de chauve-souris endémique qui n'existe que dans cette région, et protégée.

Une mosaïque de cultures

Qumran fait face au Mont Nebo, situé de l'autre côté de la Mer Morte, d'où Moïse a contemplé la Terre Promise sans y entrer. A la période du Second Temple, et en particulier après la chute de l'empire séleucide, la région passe sous la domination économique des Nabatéens, peuple commerçant ayant sa capitale à Pétra. Elle connait alors un trafic commercial important et les langues s'y côtoient. A quelques kilomètres au sud se trouve l'oasis Ein Guédi, la communauté la plus riche de la contrée. On y fabrique notamment le basalme, parfum célèbre et coûteux, produit à partir d'un arbuste qui ne pousse que dans ces lieux, et qui explique l'intérêt des Romains pour le contrôle de la région. Le site est donc à la jonction de plusieurs cultures qui s'y côtoient, et notamment de deux communautés, l'une ascète et l'autre opulente.

Pourquoi les Hébreux sont-ils devenus Le Peuple du Livre ?

"Au départ, on pensait que Dieu s'adresse aux êtres humains. Déjà à la période du second temple, ce n'est plus le cas. Dieu était devenu silencieux. Les gens se sont donc mis à lire les livres qui racontaient les révélations faites aux générations précédentes. D'où l'importance de l'alphabétisation pour maintenir l'identité spirituelle du peuple. La Bible est devenue le centre de la vie religieuse. C'est la première fois dans l'histoire des religions qu'un livre devenait si important. Ce modèle a servi d'inspiration au christianisme puis à l'islam".

 

Nos évènements sont organisés par l'Association des Amis francophones

de l'Université de Tel-Aviv en Israël

Déléguée générale: Agnès Hana Goldman

tCette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

Pour participer à une bourse:

⬧ Par carte bancaire, téléphoner à l’Association au 03.640.67.80
(9h-13h).
⬧ Par chèque au nom de : French Friends of Tel Aviv University .
POBOX 39655 TLV 6139601.

Conférences ‘Israël à l’écran’ à l’Université de Tel-Aviv : les séries télévisées et le cinéma israéliens à la conquête du monde

Les deuxième et troisième conférences du cycle 'Israël à l’écran' organisé par l’Association des Amis francophones de l’Université de Tel-Aviv, se sont déroulées les lundi 25 et jeudi 28 novembre. Le Prof. Yaël Munk, enseignante à l’Ecole de Cinéma et télévision Steve Tisch de l’Université de Tel-Aviv et Directrice du Département de cinéma de l’Université ouverte d’Israël, a présenté l’impressionnante évolution qui a conduit le cinéma et les séries télévisés israéliens à la conquête du monde, au cours de conférences passionnantes illustrées par de nombreux extraits de films.

Munk1Le cinéma israélien a débuté avant la création de l’Etat, avec le film de Chaïm Halachmi, Oded le vagabond (en hébreu ‘Oded Ha noded’), sorti en 1933, film muet en noir et blanc racontant l’histoire d’un jeune d’un pensionnat qui va se promener avec ses camarades et se perd dans la campagne. " Les premiers films étaient surtout diffusés à l’étranger pour construire l’image du pays ", explique le Prof. Munk. "Les Israéliens à l’époque allaient très peu au cinéma ". Les films qui suivirent la deuxième guerre mondiale avaient quant à eux pour but de montrer la transformation des rescapés de la Shoah, arrivés en Israël après les persécutions en Europe, amaigris, et apeurés, en ‘Nouveau juif’, beau, robuste, sans crainte et défrichant la nature, à l’image des jeunes ‘Tsabars’ locaux, dont le prototype était l’acteur Assi Dayan.

Sallah Shabati

Le tournant s’est produit en 1964 avec la réalisation du film Sallah Shabati d’Ephraïm Kishon, lui-même nouvel immigrant de Hongrie rescapé de la Shoah. Le film, à forte dimension parodique, raconte l’histoire fictive d’un nouvel immigrant arrivé d’un pays arabe avec une famille nombreuse, analphabète et sans métier, qui décide de s’adapter au système israélien de la ‘combine’. Très schématique et caricatural, ironique, critiquant la bureaucratie israélienne, Sallah Shabati fut le premier film à raconter l’histoire des Juifs orientaux, et a posé les fondations d’un débat qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui en Israël, dans la société et au cinéma. Il a connu un énorme succès local, a été nommé aux Oscars la même année et son acteur principal, Haïm Topol, a depuis accompli une carrière internationale.

Munk2Sur le même thème mais dans un registre dramatique, le Prof. Munk signale également l’important film de Hanna Azoulay Hasfari, Sh’Chur, sorti en 1995, avec Ronit Elkabetz et Gila Almagor, les deux ‘divas’ du cinéma israélien. Premier récit autobiographique d’une femme orientale, il a changé la représentation des orientaux au cinéma.

Sallah Shabati fut à l’origine de toute une série de films dits ‘films Borekas’, perpétuant les mêmes stéréotypes. Très populaires en Israël dans les années 60, ces films n’étaient cependant pas exportables à l’étranger.

La guerre qui nous accompagne

Autre thème caractéristique du cinéma israélien : la guerre qui nous accompagne. " La première guerre du Liban de 1982 a laissé de nombreux traumatismes parmi la population ", explique le Prof. Munk. "Mais comme c’est souvent le cas pour les traumatismes, personne n’en a parlé à l’époque. Vingt-cinq ans plus tard, trois films sur le sujet sont sortis coup sur coup : Beaufort de Joseph Cedar (2007), nommé pour l’oscar du meilleur film étranger, Valse avec Bachir d’Ari Folman (2008), nommé pour la Palme d’or du festival de Cannes et l’Oscar du meilleur film étranger, et Lebanon de Samuel Maoz, Lion d’or de la Mostra de Venise en 2009". Ces films, explique-t-elle, sont basés sur la mémoire personnelle des réalisateurs qui racontent leur propre histoire et leurs propres peurs. "Pendant les années 80 le cinéma israélien traitait du conflit, mais sans attirer le public. L’essor est venu lorsque les cinéastes ont commencé à parler d’eux-mêmes. Ces films montrent comment le cinéma peut traduire le subjectif à l’écran. Dans le cas du film d’Ari Folman, la technique de l’animation permet même de choisir les couleurs et les formes". La conférencière ajoute que Valse avec Bachir est une coproduction israélo-franco-allemande, et que de nombreux films israéliens sont réalisés en coproduction avec la France ces vingt dernières années.

Munk3Cette dernière constatation l’amène à envisager le cas d’Amos Gitaï, l’un des cinéastes israéliens les plus connus et apprécié dans le monde, dont dix des nombreux films ont été nominés pour la Palme d’Or du festival de Cannes ou le Lion d’or du festival de Venise (Kippour a reçu le Prix François Chalais du Festival de Cannes en 2000), mais qui est cependant peu apprécié en Israël.

Dernier point abordé : l’émergence des femmes comme réalisatrices dans le cinéma israélien. Elle donne l’exemple de ‘Or, Mon trésor’, film de Keren Yedaya sorti en 2004, qui raconte l’histoire des relations d’une prostituée et de sa fille. "C’est un film sur les ‘invisibles’, ceux dont l’histoire n’intéresse personne, et en particulier, c’est un film de femme, capable de traiter d’un sujet féminin sans exhibitionnisme et en respectant leur dignité ".

Lors de l’intéressant débat qui s’est éveillé lors de la séance de questions réponse, la conférencière souligne que " le cinéma israélien est un cinéma pluraliste qui reflète l’image de la démocratie israélienne ", et c’est probablement ce qui explique son succès dans le monde.

Hedva et Shlomik

Mais plus encore que le cinéma, ce sont les séries télévisées qui représentent le mieux la percée israélienne sur les écrans mondiaux. "Pendant très longtemps les productions originales télévisées israéliennes n’intéressaient personne, et surtout pas les Israéliens ", relève le Prof. Munk. " Aujourd’hui, elles sont primées dans le monde entier et adaptées dans de nombreuses langues".

La télévision israélienne, raconte le prof. Munk, débute en 1967, pendant la guerre des six jours, essentiellement à cause des informations : " Lors de la naissance de l’Etat, Ben Gourion était contre la création d’une télévision pour ne pas corrompre la jeune génération. A partir de la guerre des Six jours, il en a compris la nécessité, car les Israéliens ne pouvaient écouter les informations que sur la télévision jordanienne, donc sur les chaines d’un pays ennemi. Au début il n’y avait qu’une seule chaine, en noir et blanc jusqu’au milieu des années 80".

Munk4La première série télévisée, Hedva et Shlomik, sortie en 1971, racontait l’histoire d’un couple qui quitte le kibboutz pour s’installer à la ville. "La série a eu beaucoup de succès. Elle traitait d’un sujet d’actualité en Israël à l’époque et présentait une dimension documentaire importante. Les séries étaient alors réalisées avec peu de budget, et chacune était un évènement ".

Effectuant un bond dans le temps de plus de 30 ans, la conférencière passe ensuite à la première série israélienne qui connut un succès mondiale : In Treatment (en hébreu BeTipul), de Hagaï Levi. Adoptant un format original à l’époque, la série suit la thérapie de cinq patients chez leur analyste, chaque session durant un épisode. Le sixième jour est consacré à la thérapie du psychologue lui-même chez son superviseur, l'actrice Gila Almagor. " Chaque personne présente une histoire très israélienne", explique le Prof. Munk. "Le psychologue est interprété par Assi Dayan, le plus grand acteur israélien, qui représente lui-même l’archétype de l’Israélien avec ses forces et ses faiblesses : né dans le premier moshav du pays (Nahalal), fils du Général Moshé Dayan, frère de la politicienne Yael Dayan, il a commencé sa carrière cinématographique dans le rôle du Tsabar, beau et héroïque. Mais il a également subi les traumatismes des combats auxquels il a participé, notamment pendant la guerre de Kippour, et sa vie a été écourtée par la drogue ". La série a été écrite par plusieurs scénaristes, dont Ari Folman, et réalisée avec des moyens minimalistes : "Tout se passe à huis-clos dans la même pièce fermée, celle où le psychologue reçoit ses patients. La série ne gagne que par la force de ses acteurs ". Achetée d’abord aux Etats-Unis, puis adaptée en Italie, au Japon, en Russie, au Portugal etc., BeTipul est la série qui a ouvert la création télévisée israélienne vers le monde.

La transition d'un monde calme à un univers bouleversé

Pourquoi les séries israéliennes sont-elles devenues si intéressantes aux yeux du public mondial ? "Probablement parce que le monde a changé. Le terrorisme est passé à l’avant-scène, atteignant des pays habitués à la tranquillité. Cette transition d’un monde calme à un univers bouleversé se retrouve dans les séries israéliennes ". La seconde de ces séries à avoir connu un succès international fut Hatufim (Enlevés), sortie en 2010 alors que Gilad Shalit était prisonnier du Hamas. "Deux prisonniers de guerre rentrent dans leur famille après dix-sept ans passés au Liban. Mais le drame commence avec leur retour au pays. Leur réception en Israël est ambivalente : d’un côté la joie de les retrouver, de l’autre, seulement deux d'entre eux sur trois sont rentrés. De plus la captivité les a transformés et traumatisés. Personne ne sait comment les recevoir. La série montre leurs difficultés à se réadapter, renforcées par l’attitude méfiante des services secrets. Cette fois, il s’agit d’une production d’envergure avec de nombreux figurants, des acteurs professionnels avec un jeu subtil, une série fantastique à regarder absolument ". Hatufim a été achetée par la télévision américaine et adaptée sous le nom de Homeland.

Dernière série présentée lors de la conférence : Zagouri Empire de Maoz Zagouri, sortie en 2014, sur une famille nombreuse marocaine de Beer Sheva, dans laquelle le fils préféré, né circoncis, est considéré comme le ‘Messie’. " Il s’agit d’une série comique, qui prend des situations difficiles et les rend drôles. Dans cette famille personne ne supporte l’autre, et la discorde est permanente, contrairement au mythe des familles séfarades unies et aimantes. Mais malgré toute cette haine et ces conflits incessants, les membres parviennent à surmonter ces difficultés ". La deuxième saison s’ouvre sur la journée de commémoration de l’Holocauste. Le père, l’acteur Moshé Ivgy, refuse de se lever pendant la sirène. " C’est la première fois qu’on ose montrer aussi ouvertement l’animosité des orientaux pour les ashkénazes", commente le Prof. Munk. "La série réussit à déchirer le consensus de l’identité israélienne. Maor Zagouri a réussi à faire frémir la société israélienne en abordant des questions dont on ne parlait pas. C’est une prise de position humoristique, drôle et intelligente ".

Enfin, elle note que dans ces trois séries, le service militaire tient un rôle important. " La télévision israélienne commence à oser parler des traumatismes du service militaire. De plus en plus de séries traitent de ce sujet ".

 

Voir le compte-rendu de la première conférence (sur le cinéma documentaire israélien) :

Première conférence Israël à l'écran à l'Université de Tel-Aviv

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