Slide background
Slide background
Slide background

nov1

A LA UNE

Les dernières nouvelles de l'Université de Tel-Aviv


events

EVENEMENTS

25 Jui 2017
08:00AM - 05:00PM
CYBERWEEK 2017 A L'UNIVERSITE DE TEL-AVIV
25 Jui 2017
08:00AM - 05:00PM
CYBERWEEK 2017 A L'UNIVERSITE DE TEL-AVIV

video

VIDEOS

vid1

semel uni2

SOUTENIR L’UNIVERSITÉ

Soutenez la recherche et les étudiants


Littérature

Ecrire la guerre aujourd'hui: Erri de Luca, Ariane Bois et Valérie Zenatti à l'Université de Tel-Aviv

Une rencontre exceptionnelle entre le grand écrivain italien Erri de Luca et deux auteures françaises talentueuses, Ariane Bois et Valérie Zenatti*, organisée conjointement par les Amis français de l'UTA et l'Institut Porter de Poétique s'est déroulée récemment à l'Université de Tel-Aviv. Elle a été l'occasion pour le public nombreux et enthousiaste qui y assistait d'effectuer un fascinant voyage au cœur du monde intérieur des écrivains.
2015-05-14 10.17.44La table ronde, animée par le Prof. Ruth Amossy, avait pour thème «Ecrire la guerre de 1939-1945 aujourd'hui». Elle a été précédée d'une lecture d'extraits de textes par les écrivains eux-mêmes et suivie d'un débat avec la salle et d'un entretien entre Erri de Luca et Shlomo Malka, rédacteur en chef de l'Arche.

L'évènement a été introduit par le Prof. François Heilbronn, président de l'Association des Amis français de l'Université de Tel-Aviv et co-organisateur de la rencontre, Olivier Rubinstein, Conseiller de coopération et d’action culturelle de l'Ambassade de France en Israël et directeur de l'Institut français de Tel-Aviv, et le directeur du Département de Littérature de l'UTA, spécialiste de littérature italienne, Uri Cohen.

2015-05-14 09.13.58«Comment écrire la guerre quand on ne l'a pas vécu? » s'est interrogé le Prof. François Heilbronn. « Ceux qui ont été acteurs et témoins ont parfois écrit, mais rarement. C'est le lot de la génération d'après qui est avec nous aujourd'hui ». Olivier Rubinstein, pour sa part, a relevé qu'il s'agit d'un thème qui réunit toutes les langues et les transcendent, habite la pensée humaine et la littérature, et que la guerre fait partie du quotidien d'Israël.

2015-05-14 09.13.00«Pourquoi avoir réuni des écrivains si différents ? Tous trois écrivent sur la seconde guerre mondiale au 21e siècle alors que beaucoup d'encre a déjà coulé sur ces évènements et que la Shoah a été amplement documentée» a commenté le Prof Amossy en ouverture du débat. «De plus, nous sommes à une époque qui d'une part commémore solennellement ces évènements, mais de l'autre se heurte au refus d'en entendre parler. Mais pourquoi parler de la guerre sous forme de fiction ? et quelle est la valeur ajoutée de cette littérature par rapport aux autres ?» Telles sont les questions qu'elle a adressé aux trois écrivains, qui chacun abordent la guerre de leur point de vue: Valérie Zenatti par les biais des communautés juives d'Afrique du nord, Ariane Bois par les yeux des enfants cachés, et Erri de Luca au travers du travail de mémoire.

Au cours d'un moment magique les trois écrivains ont ensuite donné lecture de passages tirés de leurs propres œuvres: Ariane Bois de Sans oublier, Erri de Luca de Ar Adonai, et Valérie Zenatti de Jacob Jacob. Puis chacun d'entre eux tenta de répondre aux questions posées.

2015-05-14 09.43.33Ariane Bois: "Briser le secret de famille"

Pour Ariane Bois, il s'agit d'une fidélité familiale. Sa famille, juive turque d'origine espagnole, a quitté la Turquie en 1920 pour se rendre en France, pays des Droits de l'Homme, mais où les Juifs étrangers n'étaient pas bien acceptés. Elle nous dit avoir toujours voulu raconter l'histoire de ces 456 personnes qui, pour échapper à l'extermination nazie, ont traversé le continent de Paris à Istanbul en train, munis de faux passeports, récit qu'elle a entendu depuis qu'elle était petite. Dans Le monde d'Hannah, elle décrit ce petit Istanbul, quartier populaire du XIe arrondissement de Paris, qui rassemblait la communauté judéo-espagnole, aux portes duquel elle a grandi : « Je veux rendre hommage à cette communauté, me rapprocher de ma famille, de ma mère perdue très tôt. Je veux briser le secret de famille, décrypter les non-dits ».

Pour elle, la guerre s'impose aux écrivains par ses côtés romanesques. C'est là que « les gens ordinaires font des choses extraordinaires, où la petite histoire se mêle à la grande. La guerre est un phénomène universel qui permet de mieux cerner l'intime ». Dans Sans oublier, elle raconte la chaine de solidarité morale qui sous l'égide d'un pasteur a abouti au sauvetage de milliers de Juifs à Chambon-sur- Lignon, seul village de France désigné comme Juste parmi les Nations. Elle a été inspirée par ces personnages de résistants qui sont restés modestes, comme celui de Madeleine Dreyfus, convoyeuse d'enfants de l'OSE, arrêtée et torturée par Barbie.

" Une enfant cachée reste cachée toute sa vie"

Autre raison avancée par Ariane Bois: écrire la guerre pour mieux se connaitre. « Comment me serais-je comportée ? » En testant des personnages positifs et négatifs, elle tente de trouver une réponse. De plus, le roman lui semble le moyen le plus facile de faire passer des émotions (« Je voulais savoir ce que ressentait une petite citadine qui arrive dans un couvent à la campagne…») et de s'interroger sur les séquelles :« Les livres d'histoire s'arrêtent en 1945. Mais comment revient-on dans un pays, comment y grandit-on, quel rapport a-t-on avec l'autorité. Une enfant cachée reste cachée toute sa vie, pourtant l'émotion suinte jusqu'à la seconde génération ».

Ecrire la guerre donc pour ne pas briser le fil des générations, pour dénoncer les dangers de l'extrémisme face au négationnisme rampant. Enfin, pour Ariane Bois, écrivain et journaliste-reporter, c'est parler avec les survivants, les témoins.

Erri de Luca: " transformer la guerre en chant "

Pour Erri de Luca, il faut transformer la guerre en chant, la mettre au format de la transmission orale, comme l'a fait Katzenelson dans son chef-d'œuvre Le Chant du peuple juif assassiné, où il a accepté d'être le témoin poétique et littéraire de ce qu'il vivait. «On sait que les témoins se taisent pour toutes sortes de raisons. Les témoins sont seuls, chacun avec leur histoire. On n'a jamais entendu parler 'd'associations de témoins'» ajoute-t-il, avec l'humour qui le caractérise.

2015-05-14 10.18.27" J'ai essayé d'être le témoin de la guerre "

Erri de Luca a été introduit à la guerre par les femmes de Naples. Enfant; il écoutait leur langage imagé où le tragique était saboté par le comique, à travers les murs en tuf des maisons de Naples. Il raconte que toutes les nuits de sa vie, sa mère a continué de se réveiller au son de la sirène d'alarme, qu'elle lui a transmis. « Je me suis senti la responsabilité, parce que j'ai été imbibé. Pour moi, l'Etat d'Israël est un camarade de l'autre siècle. Nous sommes nés la même année » Erri de Luca s'est donc occupé des guerres des autres. En avril 1999, par exemple, il est parti à Belgrade bombardée par les pays de l'OTAN: « J'ai terminé le siècle avec le cauchemar de ma mère. J'ai essayé d'être le témoin de la guerre ».

Valérie Zenatti : " Passer par la petite porte "

«Je ne décide jamais d'écrire sur la guerre» dit à son tour Valérie Zenatti. Je décide de raconter l'histoire d'êtres humains dans une situation dans laquelle ils sont pris malgré eux, et cela me conduit toujours vers la guerre». Elle raconte que, née en 1970 à Nice, d'une famille arrivée d'Algérie en 1962, elle est venue pour la première fois en contact avec l'Holocauste à travers une série télévisée américaine, et se souvient de l'effroi qu'elle a éprouvé en prenant conscience du fait que quelques années plus tôt, elle aurait été condamnée pour ce qu'elle était, comme des millions de Juifs l'ont été. Sa deuxième « expérience » de guerre s'est faite au travers du récit flou de la guerre d'Algérie par sa grand-mère. Enfin, ayant passé huit ans en Israël pendant le premier Intifada et la première guerre du Golfe, elle s'est rendu compte que les questions politiques pouvaient se transformer en questions de vie ou de mort.

" Il n'y a pas eu une guerre, mais énormément de guerres différentes "

2015-05-14 10.33.04« Le temps de guerre rend plus aigu tout ce qui fait nos vies quotidiennes » dit-elle. Pour pénétrer dans les zones sombres de la guerre et se sentir la légitimité d'y toucher, elle a traduit en français l'œuvre d'Aaron Appelfeld. Pour écrire Jacob Jacob, elle s'est inspirée d'un personnage familial, le jeune frère de son grand-père parti en 1947 de Constantine et qui n'est jamais revenu. « J'ai compris qu'il n'y a pas eu une guerre, mais énormément de guerres différentes. J'ai voulu passer par la petite porte ouverte par un jeune soldat de 2e classe de 19 ans, car il me semblait que j'avais ma place à ses côtés ».

Valérie Zenatti a choisi la fiction « parce qu'il n'y a pas de récit possible. La fiction a pu prendre le relais de l'histoire familiale. Personne ne peut dire ce qui est arrivé à Jacob. J'ai cherché à donner à voir la présence très brève d'une personne dans le monde. Soixante-dix ans après, son nom peut encore être dit ».

Le débat avec la salle a été l'occasion pour les écrivains de préciser certains points de leur présentation. Pour Erri de Luca, il n'y a pas de travail de mémoire, car « La mémoire n'est pas un travail ». Il ajoute toujours avec humour que le vin est pour lui l'outil du souvenir: « J'oublie tout. Certains boivent pour oublier. Je bois pour me souvenir ». Valérie Zenatti a précisé qu'elle se laissait guider par le caractère de ses personnages et la manière dont l'histoire les traversent, sans faire intervenir l'idéologie, et d'autre part qu'elle refusait de chercher l'humanité chez les bourreaux. Ariane Bois raconte qu'elle a commencé en écrivant à la troisième personne, mais s'est aperçu que le «je» littéraire permettait au protagoniste d'aller plus loin et de dévoiler un personnage qui serait resté dans les marges.

2015-05-14 11.39.19Un fervent lecteur de la Bible

Le débat a été suivi d'un entretien entre Erri de Luca et le rédacteur en chef de l'Arche, Shlomo Malka, qui a permis au public de pénétrer encore davantage l'univers de ce grand écrivain, en particulier sa réflexion sur la Bible.

Pour Shlomo Malka, il y a de par le monde une confrérie des amoureux d'Erri de Luca qui guette la sortie de chacun de ses livres. C'est aujourd'hui l'un des écrivains italiens les plus lus. Il a conquis le cœur du public par sa simplicité, sa poésie et son charme. Au cours de ce dialogue avec Malka, l'écrivain a entre autre déclaré être un fervent lecteur de la Bible et s'est élevé contre ceux qui prétendent qu'elle manque d'adéquation avec le cosmos. Pour lui la Bible est un livre «complètement naturel», un livre qui se rapporte à l'agriculture et à l'élevage, et même 'un traité d'économie politique'. C'est la parole qui créée. Dans Noyau d'olive (2004), il raconte comment sa journée commence chaque matin par la lecture d'un passage de la Bible en hébreu qu'il continue « de mâchonner toute la journée comme unnoyau d'olive ». Sa dernière traduction est celle du livre d'Esther, « qui revendique son identité en s'exposant pour sauver son peuple, et accepte de partager un destin de masse, sans se préoccuper de sa seule survie ». Enfin son œuvre a inspiré le film Histoire de Judasdu cinéaste français d'origine algérienneRabah Ameur-Zaïmeche sur la réhabilitation du personnage de Judas qui vient de sortir à Paris.

2015-05-14 12.34.19



*Erri de Luca, militant, écrivain, poète et traducteur (notamment du yiddish), qui a obtenu le prix Femina étranger pour son livre Montedidio en 2002 et le Prix européen de littérature en 2013. Ses dernières parutions en français sont La parole contraire et Histoire d'Irène (Gallimard, 2015), plus une traduction du Livre d'Esther; Valérie Zenatti dont le roman, Jacob, Jacob a été retenu dans les sélections finales du prix Médicis 2014 et vient de recevoir le Prix Inter 2015; et Ariane Bois, écrivain et journaliste, auteure de Sans Oublier, Prix Exbrayat 2014 et de Le Monde d'Hannah (Robert Laffont, 2014).