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Argumentation et Analyse du Discours

Coopération entre l'Université de Tel-Aviv et la Côte d'Ivoire

Une journée d'étude sur le discours électoral en Afrique de l’Ouest francophone, organisée par le groupe ADARR, en collaboration avec le Département d’Histoire du Moyen Orient et de l’Afrique de l'Université de Tel-Aviv et le Centre CRELIS de l'Université Houphouët-Boigny à Abidjan en Côte d'Ivoire, s'est déroulée le 13 mars 2018 à l'Institut Porter de l'Université, avec la participation de l'ambassadeur de Côte d'Ivoire en Israël S. E. Jean-Baptiste Gomis. L'atelier, qui s'est tenu dans le cadre des Journées de la francophonie, a réuni des chercheurs israéliens et ivoiriens autour d'un projet commun: l'étude du discours électoral en contexte géopolitique.

MissOnt également participé à l'organisation de la journée le Centre d'études internationales et régionales au nom de S. Daniel Abraham, le Programme de Culture française de l'Université de Tel-Aviv et le Programme interuniversitaire d’Études africaines, qui réunit les universités de Ben-Gourion, de Tel-Aviv et l'Université ouverte.

Après avoir rappelé le lien de l'Institut Porter avec l'Afrique, notamment le numéro de la revue Poetics today, consacré à "l'Afrique du sud dans l'imaginaire mondial", qui avait obtenu le prix du meilleur numéro spécial du Conseil des éditeurs des revues d'apprentissage aux Etats-Unis en 2001, le Dr. Orly Lubin, directrice de l'Institut, releva l'importance d' initiatives comme la présente journée d'études pour aider le domaine des Lettres à "sortir du musée et toucher de nouveau à la vie".

Une collaboration interdisciplinaire

L'ambassadeur de Côte d'Ivoire, Jean-Baptiste Gomis, a souligné que l'Afrique est en permanente évolution depuis les années 2000 et que son pays, après une crise postélectorale en 2010, a connu une véritable réorganisation administrative en vue des élections de 2015, notamment un recensement de la population et l'établissement de cartes d'électeurs. "Je voudrais souligner à quel point nous sommes fiers d'avoir été associés en tant qu'Ivoiriens à ce colloque de haut niveau", a-t-il ajouté.

Le Dr. Irit Back du Département d'histoire du Moyen-Orient et de l'Afrique, à souligné le caractère exceptionne de cette collaboration qui met l'accent sur l'importance des études africaines, notamment sur le discours des élections et des changements de régime, thèmes "très pertinents actuellement en Afrique".

Stella ambassadeurLe Prof. Ruth Amossy, professeur émérite de l'Université de Tel-Aviv et co-coordinatrice du groupe ADARR (Analyse du Discours, Argumentation et Rhétorique), remercia les participants, en particulier l'équipe de chercheurs ivoiriens du Centre de Recherches et d’Etudes en Littératures et Sciences du langage (CRELIS), sous la direction du Dr. Nanourougo Coulibaly de l’Université Félix Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire, avec qui a été entrepris ce projet d'étude sur le discours électoral. Elle signale que la revue en ligne de ADARR, groupe de recherche francophone rassemblant des professeurs et des doctorants des Université de Tel-Aviv et de Bar-Ilan, qu'elle coordonne avec le Prof. Roselyne Koren (Bar-Ilan), fêtera ses dix ans le 28 juin prochain à la Sorbonne à Paris.

Le discours électoral dans les pays en voie de démocratisation

Le Prof. Amossy se félicite de l'inauguration de ce dialogue israélo-ivoirien sur le discours électoral et de la collaboration interdisciplinaire qui a permis d'attribuer à chaque intervenant deux répondants: l'un dans le domaine de l'analyse du discours et l'autre dans celui des études africaines.

Les chercheurs ivoiriens ont ensuite présenté leurs contributions explorant une large diversité de discours relevant de meetings, d’affichages publics, de slogans électoraux et de réactions sur les réseaux sociaux afin d’y retrouver les pratiques et les stratégies destinées à assurer la mobilisation électorale dans les pays d'Afrique occidentale.

20180313 162236Lors de la première séance, introduite par le Prof. Nadine Kuperty-Tsur, directrice du Programme de culture française de l'UTA, le Dr. Nanourougo Coulibaly a tenté de dégager les grandes lignes du discours électoral au Bénin, en Côte d'Ivoire et au Mali, trois pays qui ont connu la même histoire coloniale par le même colonisateur, ainsi que le même processus de décolonisation. Le récent mouvement de démocratisation de ces pays a amené une multiplication des discours dans l'arène électorale, avec comme fil conducteur la bi-polarisation autour d'une rhétorique de continuité venant du candidat sortant ou de changement radical de la part de l'opposant. Par ailleurs, le discours y est dominé par une rhétorique de libération mobilisatrice des foules, et la tendance à faire porter à l'ancienne puissance coloniale la responsabilité des maux du pays. Dans ce contexte, par exemple, l'accusation de francophilie ou de francité devient discréditante. Le Dr. Coulibaly insiste également sur l'importance de la personnalité du candidat, qui construit son ethos en réactivant des éléments basés sur un socle de croyances collectives.

Dans sa réponse, le Prof. Amossy a souligné fait que l'analyse du discours électoral comme tel n'a pas encore été réalisé de manière satisfaisante, et l'importance de la contribution de ces interventions dans le cadre du projet d'étude sur le genre électoral pour une meilleure compréhension du discours électoral en contexte géopolitique, et en particulier de ses spécificités dans des pays en voie de démocratisation par rapport à ceux où la démocratie est installée depuis longtemps, notamment quand plane un danger d'éruption de la violence.

"Ivoirismes" et discours iconique

Le Dr. Irit Back, seconde répondante, a pour sa part relevé l'importance de cette étude sur des pays que nous ne connaissons pas bien. 2017 a été marquée par la destitution de nombreux chefs d'Etat africains. La société civile, en particulier les jeunes ne sont plus disposés à accepter la corruption, l'éloignement des femmes du pouvoir etc. Elle se questionne également sur l'importance de la religion dans ce paysage.

L'intervention du Dr. Dorgeles Houessou (Université Alassane Ouattara de Bouaké, Côte d’Ivoire) portait sur les procédés stylistiques et pragmatiques mis en œuvre dans les slogans de campagne des élections législatives ivoiriennes de 2016. Il a soulevé l'importance de l'aspect visuel et iconique du slogan pour s'adresser à ceux qui ne savent pas lire, dans le cadre d'une population majoritairement analphabète. Il a noté entre autre que, recherchant l'efficacité, les slogans employaient un style populaire empruntant au langage de la rue et de la jeunesse. Ces "ivoirismes" sont utilisé afin de construire un ethos populiste, ce qui est important "car il n'y a pas beaucoup d'intellectuels ou de gens instruits en Côte d'Ivoire", explique-t-il. Autre emprunt à l'imaginaire doxique: la richesse symbole de puissance qui permet de s'affirmer comme chef. Les stratégies argumentatives quant à elles reposent sur l'ancrage identitaire à la fois par l'emploi des langues nationales et au niveau des références culturelles (allusions aux cérémonies d'initiation, emploi de masques etc.).

Excursion

Le Prof. Roselyne Koren, répondante, a souligné l'importance dans l'intervention du Dr. Houessou de l'exploration des signifiants, du discours symbolique et iconique et de l'argumentation dans le discours. Le Prof Ruth Ginio (Université Ben Gurion), a pour sa part relevé les comparaisons possibles malgré les différences culturelles, entre ces discours électoraux et d'autres campagnes dans le monde.

"Les valeurs" du passé et "l'ivoirien nouveau"

Mireille Kissi, doctorante à l'Université Félix Houphouët Boigny a ensuite présenté les enjeux argumentatifs de la formule dans le discours électoral en Côte d’Ivoire. Après avoir défini la formule, suivant les travaux d'Alice Krieg-Planque, par son caractère figé, son emploi itératif, sa circulation dans un espace donné et son caractère polémique, elle s'est arrêtée sur l'emploi de deux d'entre elles: celle d'"ivoirien nouveau" qui, dit-elle, a inondé l'espace ivoirien, chacun se l'appropriant", et "les valeurs", expression dont l'emploi en tant que formule sera contesté par ses répondants. Elle a notamment relevé que l'autorité incontestée en Côte d'Ivoire est Houphouët-Boigny, dont la seule évocation est symbole et suffit à évoquer toutes les valeurs liées à son nom – de même que l'importance de l'ethos de maturité et de sagesse dans la culture du pays. Ainsi les candidats vont-ils puiser dans le passé pour construire les valeurs d'un ivoirien nouveau.

Le Dr. Nadia Ellis et Tal Sela (ADARR) ont brillamment répondu à cette intervention en faisant un parallèle avec des formules qui ont circulé dans l'espace israélien, "l'homme au travail" pour l'une et "le juif nouveau" pour l'autre.

La dernière session a été consacrée au feed-back des discours électoraux : spécificités rhétoriques et argumentatives des commentaires dans les réseaux sociaux en Afrique de l’Ouest par le Dr. Gérard Ayémien (Univ. Félix Houphouët Boigny), auquel a répondu le Prof. Jérôme Bourdon (Tel-Aviv, ADARR) et Yair Hashahar (Université de Jérusalem).

Chaque session a été suivie de débats entre les chercheurs, qui ont permis de soulever d'autres points, comme l'importance des éléments musicaux dans le discours politique en Afrique ("Il n'y a pas d'élections présidentielles sans production musicale" a affirmé le Dr. Houessou).

Les organisateurs du colloque, le Prof. Ruth Amossy et le Dr. Nanourougo Coulibaly ont émis le vœu que celui-ci marque l'établissement d'une collaboration stable entre l'Université de Tel-Aviv et les universités ivoiriennes impliquées dans le projet, et que cette rencontre soit suivie d'une visite équivalente l'an prochain des chercheurs de l'Université de Tel-Aviv en Côte d'Ivoire.

Deux étudiants de l'Université de Tel-Aviv remportent le Championnat du monde de Débat 2017

Deux étudiants du Club de Débat de l'Université de Tel-Aviv, Tom Manor et Noam Dahan, ont remporté la première place aux Championnats du monde universitaire de Débat qui se sont tenus à La Haye, dans la catégorie "anglais deuxième langue". C'est la troisième fois que le Club de Débat de l'UTA remporte ce Championnat.

debate2017 580Deux couples de participants et six juges ont été envoyés par l'Université de Tel-Aviv pour prendre part au championnat. En plus de la victoire de Manor et Dahan, les deux participants, Dan Lahav et Eyal Hayut-Man sont arrivés en quarts de finale pour  anglophones, bien que l'anglais soit leur seconde langue. En outre, Lahav a obtenu la quatrième place sur la liste des orateurs exceptionnels, dans la catégorie anglais seconde langue.

Les juges envoyés par le Club de Débat ont également obtenu des résultats impressionnants : quatre sur six d'entre eux ont été sélectionnés pour juger les finales de la compétition, parmi eux l'entraîneur du Club Sela Nevo.

"Israël est déjà considéré comme une puissance mondiale dans ce domaine", commente Nevo, étudiant de maitrise en sciences de l'informatique, entraîneur du club et ancien champion du monde. "Notre club est considéré comme fort en Israël. Nous sommes champions du monde dans la catégorie anglais seconde langue, et également placés parmi les meilleurs clubs internationaux dans le classement général."

Le débat est un sport d'équipe, qui met en jeu la force de persuasion de ses participants. Les orateurs reçoivent un sujet et doivent présenter des arguments en faisant preuve de créativité, de capacité d'analyse, de compétences rhétoriques et d'aptitudes à se tenir devant un public.

"En Israël nous avons une saine culture du débat", plaisante Nebo. "Les gens aiment argumenter et arrivent à nous après de nombreuses années d'expérience. Plus sérieusement : le débat propose un défi intellectuel particulier et amusant. L'orateur doit pouvoir élaborer une thèse sur n'importe quel sujet, et réfuter les arguments de son opposant. C'est un jeu merveilleusement intelligent, amusant et social".

"Nous sommes très fiers de cette victoire", déclare Dana Green, présidente du Club Débat de l'Université de Tel-Aviv. "Cette discipline est sans aucun doute moins connue en Israël qu'aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne, et pourtant le Club de Débat de Tel-Aviv est déjà célèbre dans le monde entier, et nous arrivons à vaincre à la fois les Américains et les Britanniques, même dans les concours pour anglophones".

Le Club de Débat de l'Association des étudiants de l'Université de Tel-Aviv est ouvert gratuitement et sans examen d'entrée à tous les étudiants inscrits à l'Université.

"La politique devient une cour de récréation", selon le Prof. Plantin, invité de l'Université de Tel-Aviv

Le Prof. Christian Plantin, l'un des pionniers des études d'argumentation dans l'espace francophone, était l'invité du groupe ADARR (Analyse du Discours Argumentation et Rhétorique) de l'Université de Tel-Aviv, dirigé par le Prof. Ruth Amossy, les 17 et 18 janvier 2017, à l'occasion de la parution de son nouveau Dictionnaire de l'argumentation1. Il a donné trois conférences, dont l'une à l'Institut français d'Israël, sur le thème "Discours politiques des primaires en France: argumentation et émotions", et consacré une journée aux étudiants du groupe.

Plantin 2 1Professeur Emérite de l'Université Lyon 2 et ancien directeur de recherche au CNRS, auteur de nombreux ouvrages2, le Prof. Christian Plantin a développé une théorie de l'argumentation dans les interactions et est également spécialiste des émotions dans l'argumentation. Au cours de deux conférences données à l'Université de Tel-Aviv, il a présenté son modèle instrumental d'analyse des types d'arguments à la lumière duquel il a examiné les divers textes proposés par les étudiants.

L'argumentation sur la scène publique, explique-t-il, suppose une thèse et une intention de convaincre, et a pour but d'obtenir l'alignement de l'auditoire sur l'opinion du locuteur plutôt que sur celle d'un autre. Les différents types d'arguments (enthymèmes, topoï etc.) sont des instruments, dont certains sont plus ou moins "payants", pour parvenir à ce but.

"La grande lessiveuse des sentiments"

Cependant, pour Christian Plantin, les émotions "faits sociaux, linguistiques et cognitifs" sont inséparables de l'argumentation. "Une émotion est pour moi un moyen de communication, un instrument pour gérer l'interaction", dit-il. "L'émotion ouvre sur l'argumentation".

Pour décrypter les discours politiques des primaires en France, il propose donc d'analyser les émotions des hommes politiques pendant la campagne, ou plutôt des "épisodes émotionnels" qui viennent interrompre le mode de la "communication de routine". "Lorsqu'il y a rupture, on entre dans le mode tension" explique-t-il. Ce mode peut se révéler par le lexique, puisque les émotions sont communiquées par le langage, "se font et se défont dans le discours"; mais s'exprime également par le corps. Sarkozy, par exemple, comme le Prof. Plantin l'a montré en s'appuyant sur des vidéos de débats, fait largement usage des mimiques et du para-verbal (lever les yeux au ciel, prendre un air accablé…) pour "préparer ses arguments" avant de passer au mode de la communication verbale. Christian Plantin souligne au passage que toutes ces tactiques sont élaborées à l'avance, et que lorsque nous commentons une intervention télévisée d'un homme politique, nous ne nous trouvons pas vraiment devant un discours politique, mais plutôt devant le produit d'une stratégie établie par des conseillers en communication.

Le Prof. Plantin caractérise le débat pour les primaires en France comme la "grande lessiveuse des sentiments". D'un côté l'accusation d'émotion suffit à dévaloriser l'adversaire, car l'homme politique se doit de garder son sang-froid (cette tactique avait été remarquable par exemple au cours du débat Sarkozy/Royal en 2007). De l'autre rien ne présente un homme politique sous un jour plus positif que le fait de "parler avec son cœur", et de faire de grandes déclarations d'émotion.

"La colère des Français"

Parmi ces expressions émotionnelles, une place à part doit être faite à la colère. Etre en colère semblent être un gage de moralité, assimilant "l'indigné" ou "l'homme en colère" à Dieu dans sa "sainte colère". "La colère, comme l'indignation, porte bien le masque de la vertu" remarque-t-il. Dans le même ordre d'idées, le mode exclamatif renvoie à des déclarations irrationnelles, les présentant comme irréfutables et stoppant l'argumentation.

L'examen du lexique nous montre que dans le discours politique de l'opposition, les Français sont présentés comme "en colère". "La colère des Français " est évoquée aussi bien par Alain Juppé ("la colère des Français est énorme"), que par Nicolas Sarkozy ("La colère du peuple doit être entendue" - meeting politique du 12/11/16 à Bordeaux), par François Fillon ("Mon projet est plus radical. Je l'ai bâti avec les Français pour répondre à leur colère, leur exaspération", sur sa page Twitter le 24/11/2016), que par le candidat indépendant Alexandre Jardin ("la colère des Français est énorme, inouïe", interview sur France2, 28/12/2016). Cependant, ces candidats présentent la "colère des Français" comme un phénomène extérieur à eux. Les seuls qui la reprennent à leur compte, qui "expriment" eux-mêmes cette colère du peuple sont Mélenchon et Marine Le Pen, gagnant par là une image d'authenticité et de justice.

"La grande zone noire de la politique"

Nous sommes dans ce que le Prof. Plantin appelle "la grande zone noire de la politique", l'impact émotionnel produit par le candidat; le sentiment d'excitation voire d'exaltation qu'il éveille ou non chez son auditoire. Pour Christian Plantin, c'est l'efficacité de cet impact qui va déterminer le résultat des prochaines élections. Jusqu'à présent, la candidate qui excelle en la matière semble être Marine Le Pen.

Au niveau métaphorique, le discours politique peut correspondre, selon le Prof. Plantin, à trois représentations différentes: celle du match de foot ("On va gagner", deux équipes s'affrontent en respectant des règles connues; après le jeu les gagnants sont joyeux et les perdants tristes, mais il y a toujours la possibilité d'un match retour), celle de la guerre ou celle de la cour de récréation. Selon lui, Manuel Vals serait plutôt sur le terrain sportif du match de foot. Son programme pourrait se résumer à "promouvoir ce qui est positif et diminuer ce qui est négatif". Le vocabulaire de Mélenchon, par contre, relève davantage du registre de la "guerre" ("On va mettre au pas le grand capital…éradiquer… abolir…"). Enfin, la cour de récréation est un espace de défoulement où les règles disparaissent. L'homme politique devient un guignol qu'on a plaisir à humilier et insulter. Selon le Prof. Plantin, le terrain privilégié de cette conception de la politique était traditionnellement le "bar du coin". Aujourd'hui, ce sont les réseaux sociaux.

"Mon inquiétude, conclue-t-il, c'est que nous allions plutôt dans cette direction. Ce qui va se passer dans les trois mois qui viennent reste une énigme".

 

1 Christian Plantin, Dictionnaire de l'argumentation: une introduction aux études d'argumentation, 2016, Lyon, Editions ENS.

2 Entre autres L'argumentation - Histoire, théories, perspectives (2005), et Les bonnes raisons des émotions. Principes et méthode pour l’étude du discours émotionné (2011).

Coopération israélo-italienne à l'Université de Tel-Aviv

logoADARRlogodorif 1
La troisième rencontre israélo-italienne en analyse du discours et argumentation s'est déroulée les 12 et 13 avril à l'Université de Tel-Aviv, dans le cadre du projet de coopération entre le groupe ADARR de l'Université de Tel-Aviv et le Centre italien pour les études de la langue et de la culture française Do.Ri.F qui regroupe tous les départements de français d'Italie. Le colloque, organisé par le Prof. Ruth Amossy, coordinatrice du groupe ADARR et le Dr. Eithan Orkibi de l'Université d'Ariel, sous l'égide de l'Institut Porter de Poétique de l'UTA a regroupé des chercheurs israéliens, italiens et français autour du thème "Ethos collectif et identités sociales dans le discours".

Stellapaolapaissa.fotografiaLe projet de coopération ADARR- Do.Ri.F a été mis sur pied en février 2014, sous les auspices du ministère des Affaires étrangères israélien, par le Prof. Ruth Amossy (UTA) et le Prof. Paola Paissa de l'Université de Turin, coordinatrice de Do.Ri.F. Il a déjà donné lieu à plusieurs manifestations: journées d'études internationales à l'Université de Milan en avril 2014 et colloque à Enna en Sicile en mai 2015, de même qu'à deux publications conjointes: un numéro de la revue Repères-Do.Ri.F. sur les "formules" discursives et le dernier numéro de la revue du groupe ADARR, sur l'exemple historique.

Quand le 'Je' devient 'Nous'

Le colloque a été ouvert par le Dr. Orly Lubin, directrice de l'Institut Porter, qui a relevé le changement du discours au sein de la population juive d'Israël ces dernières années dans tous les domaines et a souligné l'importance de la réflexion sur les identités collectives pour la formation d'un nouvel ethos et d'une nouvelle manière de penser pour un avenir meilleur. Après avoir remercié l'Institut Porter pour son soutien permanent à ADARR, groupe de recherche doctoral francophone au sein de l'Université de Tel-Aviv, le Prof. Amossy a brièvement présenté le groupe, lancé en 2008, qu'elle dirige en commun avec le Prof. Roselyne Koren de l'Université de Bar-Ilan, et sa revue, Argumentation et Analyse du discours, consultée par 10 à 11 000 lecteurs en moyenne par mois.

Israel social justice protests Rabin Square Tel aviv 29 october 2011Elle a ensuite exposé les enjeux d'une réflexion sur les 'éthê' (pluriel de 'ethos') collectifs. L'ethos rhétorique, image de soi que le locuteur donne de lui-même à travers son discours, concept hérité d'Aristote et qui a connu un renouveau avec la notion d'Ervin Goffman de mise en scène du moi, la rhétorique moderne et l'école française d'analyse du discours, est généralement focalisé sur la présentation individuelle. Chacun projette une image de sa personne, empruntant en partie à des modèles préétablis ou stéréotypés, qui contribue à l'efficacité de son discours. Mais qu'advient-il quand ce "je" devient "nous" ? Comment une collectivité peut-elle prendre la parole ? Chaque groupe se constitue et se consolide à travers l'image discursive qu'il projette. La dimension collective de l'image de soi est cruciale dans la négociation des rapports sociaux et pour la construction d'une identité sociale et nationale.

L'image de soi du groupe

Le Dr. Orkibi a présenté la méthodologie de l'analyse des éthê collectifs, qui met l'accent sur la dynamique de la production du texte, la dimension collective de l'ethos des individus, l'image de soi du groupe et celle du cadre social. La séance introductive a été clôturée par la conférence du Prof. Dominique Maingueneau (Paris IV- Sorbonne) sur l'ethos collectif 'représenté', qui s'intéresse aux collectifs de synthèse, construites par le rapporteur qui tend à mettre des propos dans "la bouche" d'un groupe d'individus fabriqué, sous la forme "telles personnes disent que…" ou la construction d'un individu prototypique (l'amant idéal, le bourgeois etc.). Selon le Prof. Maingueneau, les collectivités construites par le locuteur en disent souvent plus long sur le locuteur citant que sur le locuteur cité, et sont destinées à conforter l'ethos de celui qui les met en scène.

JesuisCharlieAu cours des deux journées du colloques se sont succédées des présentations de chercheurs italiens, israéliens et français exposant diverses problématiques et perspectives ayant trait à la construction de l'ethos collectif, sur le plan national, et international, politique, dans les mouvements sociaux ou artistiques, les institutions ou chez les acteurs économiques. Les présentations ont été suivies d'enrichissants débats. Silvia Modena (Université de Modène) et Lorella Sini (Univ. de Pise) ont présenté la construction d'un nouvel ethos collectif chez Marine Le Pen et Matteo Salvini; le Dr. Eithan Orkibi (Univ. d'Ariel) a analysé le cas de la mobilisation sociale de 2011 en Israël; Mathilde Anquetil (Univ. de Macerata) a questionné la formule "Je suis Charlie", et Nadia Ellis (UTA) celle de la "délégitimation d'Israël".

La deuxième journée a été consacrée au discours des collectivités et des groupes de la société civile: le Dr. Francesco Attruia (Univ. degli Studi di Saferno) s'est attaché à l'ethos collectif de la Commission européenne; Keren Sadoun (UTA) a analysé la problématique de la restauration d'image dans le cas d'Israel Corp. et des frères Ofer; David Kleczewski (UTA) a parlé des stratégies de présentation de soi en situation électorale; le Prof. Jurgen Siess (Univ. de Caen) a présenté un exemple historique de construction d'ethos collectif dans le cas des revendications féminines de la Requête des Dames à l'Assemblée nationale en 1789. Enfin le Dr. Colette Leinman (UTA) s'est attachée à la construction de l'ethos collectif dans les catalogues d'exposition surréalistes.

Parution: Apologie de la polémique, par Ruth Amossy

Livre StellaDans un nouvel ouvrage publié aux Presses Universitaires de France, Ruth Amossy s'attaque à la primauté du dialogue en quête de consensus pour faire résolument l'apologie de la polémique. Elle montre qu’il ne s'agit pas d'un échec de la communication, mais d'une modalité argumentative de plein droit.

Mais surtout, elle insiste sur les fonctions de la polémique dans une démocratie pluraliste fondée sur la différence et le conflit. Axée sur l’opposition irréductible, la division en groupes antagonistes et le discrédit de l’autre, la polémique exacerbe les différends; cependant, la gestion du conflit dans ledissensus crée du lien social, renforce les groupements identitaires, porte les élans protestataires et incite à l’action. Dans une démocratie pluraliste où le conflit est de règle et le triomphe de l’accord illusoire, la polémique permet une indispensable coexistence dans ledissensus, sans laquelle aucun vivre-ensemble ne serait possible.

À partir d’analyses concrètes menées sur les journaux et les nouveaux médias, et encadré par une réflexion théorique, l'ouvrage de Ruth Amossy éclaire l’un des aspects essentiels de nos démocraties pluralistes modernes.

 

Amossy, Ruth, Apologie de la polémique, P.U.F. (coll. L'interrogation philosophique), 2014.

 

StellaProfesseur émérite à l’Université de Tel-Aviv, Ruth Amossy est directrice du groupe ADARR (Analyse du discours, Argumentation, Rhétorique) et éditrice en chef de la revue en ligne Argumentation et analyse du discours http://humanities.tau.ac.il/adarr/fr/2013-01-31-10-44-39/revue. Elle est l’auteur, de L'Argumentation dans le discours, La présentation de soi. Ethos et identité verbale, ainsi que de divers travaux sur la littérature française du XXe siècle et sur le stéréotype.

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