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Le point de vue des experts de l'UTA

Sans l'implication des Etats-Unis la région deviendra plus dangereuse, selon un expert de l'Université de Tel-Aviv

Selon le Prof. Bruce Maddy-Weitzman, spécialiste de la politique du Moyen-Orient au Centre Moshe Dayan pour les études africaines et moyen-orientales de l'Université de Tel-Aviv, l'élection de Donald Trump pourrait présager une baisse de l'implication des Etats-Unis et un renforcement de la Russie dans la région, préjudiciables aux intérêts d'Israël.

Trump3"Personne dans la région ne sait comment les États-Unis vont se comporter, mais on présume que leur politique ne sera pas cohérente et donc, c'est 'chacun pour soi'.

"Les perceptions comptent pour beaucoup dans les relations internationales. Si l'on pense que les États-Unis ne feront pas une priorité du Moyen-Orient et de la stabilisation de la région, cela aura des conséquences. Qui sera l'allié des États-Unis, qui leur fera confiance et qui mettra ses œufs dans leur panier ? Je ne vois aucun des acteurs de la région le faire. Il y a bien Israël, mais je ne pense pas que quiconque en Israël ne sache non plus ce que cela signifie".

"Trump est peu susceptible de suivre l'engagement qu'il a pris durant sa campagne de déchirer l'accord sur le nucléaire signé avec l'Iran. Cependant, il pourrait être plus audacieux face à Téhéran, ce qui renforcerait les radicaux iraniens. Une détérioration de l'arrangement est possible".

Selon le Prof. Maddy-Weitzman : "La Jordanie a également des raisons de s'inquiéter de la victoire de Trump. S'il y a une escalade dans le conflit israélo-palestinien et que l'administration Trump soutient une posture israélienne de droite plus affirmée concernant Jérusalem, le Mont du Temple et les territoires de Judée Samarie/Cisjordanie cela aura un impact sur la Jordanie. L'opinion publique de ce pays est très sensible à ce qui se passe ici et cela pourrait menacer la monarchie jordanienne et la forcer à s'aligner derrière son opinion publique".

"Dans l'ensemble, la diminution de l'implication des États-Unis dans le cadre de l'administration Trump sera préjudiciable à la position d'Israël", affirme le Prof. Maddy-Weitzman. '' Si les États-Unis ne sont pas impliqués dans la région, l'équilibre du pouvoir sera affecté négativement. Le renforcement de l'influence russe et les efforts de l'Iran et de la Turquie pour projeter une image de puissance ne sont pas dans l'intérêt d'Israël. Les États-Unis ont un rôle à jouer dans le maintien d'un équilibre des forces permettant à Israël de prospérer et de survivre. Sans cet équilibre, la région deviendra plus dangereuse".

 

D'après une interview publiée sur le Jerusalem Post

 

La véritable histoire de la sortie d'Egypte, d'après les chercheurs de l'Université de Tel-Aviv

Les Prof. Israël Finkelstein du Département d'archéologie de l'Université de Tel-Aviv et Ron Margolin, du Département de philosophie juive jettent la lumière sur les origines et la signification symbolique de l'histoire de Pessah.

moses 0Depuis des siècles, les familles juives se réunissent le soir de Pessah pour célébrer le Séder et lire la Hagada, récit de la sortie d'Egypte, du passage des Juifs de l'esclavage à la liberté, de leur marche à travers le désert et de leur arrivée en Terre promise. La Torah commande de célébrer annuellement la Pâque: "prends garde au mois de la germination, pour célébrer la Pâque […]; car c'est dans le mois de la germination que l'Eternel, ton Dieu, t'a fait sortir d'Egypte, la nuit. […]" (Deutéronome 16: 1-4). Mais l'Exode au centre de la Hagada de Pessach est-il une réalité historique ?

Un message d'espoir

"La question de l'exactitude historique du récit de l'Exode préoccupe les chercheurs depuis le début de la recherche historique moderne", relève le Prof. Finkelstein, l'un des principaux spécialistes contemporains d'archéologie biblique. "La plupart ont recherché des preuves historiques et archéologiques remontant à la fin de l'âge de bronze, au 13e siècle avant JC, car le récit biblique mentionne la ville de Ramsès, et un document égyptien de cette époque fait référence à un groupe appelé "Israël" à Canaan. Néanmoins, à cette période, le pays de Canaan était sous la domination d'une puissante administration égyptienne, et l'on n'a pas trouvé de preuve archéologique du récit lui-même. De plus, de nombreux détails du récit conviennent mieux à une période ultérieure de l'histoire de l'Egypte, vers les 7e-6e siècles avant JC, soit la période où le récit biblique, nous le savons aujourd'hui, a été rédigé. Cependant, des références à l'Exode apparaissent déjà dans les chapitres des prophètes Amos et Osée, qui datent probablement du 8e siècle avant JC, ce qui suggère qu'il s'agit d'une tradition ancienne. C'est pourquoi certains chercheurs ont avancé que l'origine du récit repose sur un évènement historique ancien, l'expulsion des Cananéens du Delta du Nil au milieu du second millénaire avant JC."

finkelstein580-330 1"Il semble que le récit de l'Exode fut l'un des textes fondateurs du royaume du nord (Royaume d'Israël), et qu'il soit arrivé en Judée après la destruction de celui-ci. Il est possible qu'à cette époque, qui marque les derniers jours du royaume de Juda, ce récit, qui décrivait un affrontement avec la puissante  Egypte  dans un lointain passé, duquel les enfants d'Israël étaient sortis victorieux, exprimait un espoir. Plus tard, il a transmis le même message d'espoir aux exilés de Babylone, leur montrant qu'il était possible de surmonter l'exil, de traverser un désert et de retourner vers la terre ancestrale. Par-dessus tout, le récit de l'Exode a toujours été une métaphore éternelle de la libération de l'esclavage vers la liberté, dans la tradition juive et les autres".

Une injonction morale

Pour le Prof. Margolin, le récit de l'Exode garde une signification profonde dans notre vie d'aujourd'hui: "l'Exode est le mythe fondateur du judaïsme après la destruction du Second Temple. A de nombreux égards il est parallèle, bien que très différent, à la crucifixion du Christ dans le monde chrétien. Il reflète la croyance dans une rédemption personnelle et nationale et un avenir optimiste pour tous et chacun sur la base d'un engagement à maintenir les lois de la Torah et leur esprit; alors que le second exprime une foi dans un salut basé sur l'empathie avec la souffrance de l'homme-dieu.

Margolin"Le récit de l'Exode possède une signification existentielle à la fois pour le peuple dans son entier et pour les individus. L'Exode est une libération de la servitude d'Egypte, mais il doit aussi façonner la vie des individus, car comme le commande la Hagada : "A toutes époques, nous devons nous considérer comme étant sortis nous-même de l'Egypte". Cela signifie que chacun doit se considérer, le soir de la Pâque et tout au long de l'année, comme rédempté, c'est-à-dire sorti d'Egypte. Dans la Bible, l'injonction "Et tu te souviendras que tu as été esclave au pays d'Egypte" (Deutéronome 5:15) est le raisonnement le plus commun servant de base à tous les commandements moraux. Ceux qui ont été libérés de l'esclavage doivent se rappeler le goût de celui-ci pour ressentir de l'empathie pour ceux qui sont à présent dans la servitude. «Si ton frère, près de toi, réduit à la misère, se vend à toi, ne lui impose point le travail d'un esclave [...] car ils sont mes serviteurs à moi, qui les ai fait sortir du pays d'Egypte, et ne doivent pas être vendus comme esclaves. Ne le régente point avec vigueur, crains d'offenser ton Dieu » (Lévitique 25: 39-43). «Tu ne maltraiteras pas l'étranger ni le molesteras, car vous-mêmes avez été étrangers en Egypte» (Exode 22: 21).

"La Haggadah de Pessah a été formulée après la destruction du Second Temple à l'ombre de l'assujettissement par les Romains; les auteurs ont souligné l'espoir de la rédemption du peuple, que nous appelons aujourd'hui rédemption nationale. La réalisation de cet espoir a été la création de l'Etat d'Israël. Mais le judaïsme ne sépare pas la rédemption du groupe de celle de l'individu, et il n'y a pas de sens à la rédemption nationale si les individus continuent à agir en esclaves. Aujourd'hui, plus que jamais, il est important de ne pas oublier le rôle éducatif du Seder".

" Le levain ("hamets") provient de la levure qui fermente et aigrit la pâte, et a été utilisé comme métaphore pour les mauvais penchants de l'homme depuis la période du Talmud. Détruire le levain est devenu une expression symbolique du détachement du mal à l'intérieur de l'individu. Manger de la matza pendant la Pâque exprime le désir d'un nouveau départ qui caractérise le printemps. L'esclavage est aussi celui de nos habitudes, de nos défauts, nos mauvais souvenirs, nos pulsions et nos passions excessives. L'aspiration à la rédemption est collective, mais ne peut être réalisée sans la libération des individus de leur esclavage personnel ".

"Que cette histoire ait vraiment eu lieu dans un passé lointain, ou qu'elle soit une parabole ou un mythe, puissions-nous tous être libérés de nos esclavages personnels, sociaux, physiques et psychologiques pour nous rendre vers le printemps de la liberté et des nouveaux commencements".

Crise des migrants syriens: Pourquoi les réfugiés préfèrent-ils l'Europe aux autres États du Moyen-Orient - une analyse du Centre Dayan de l'Université de Tel-Aviv

L'Europe, en dépit de ses limitations économiques et de la croissance des tendances xénophobes anti-immigrantes et antimusulmanes de certains secteurs, offre plus d'espoir aux réfugiés désespérés de Syrie et d'Irak que les pays arabo-musulmans, peu désireux de déstabiliser leurs régimes, explique le Dr. Bruce Maddy-Weitzman, chercheur au Centre Moshe Dayan de recherche sur le Moyen-Orient et les études africaines de l'Université de Tel-Aviv.

LogoDayanCenterL'image crève-cœur d'un enfant syrien de trois ans gisant sans vie face contre terre sur un rivage turc, et les scènes émouvantes de plusieurs dizaines de milliers de réfugiés désespérés luttant pour trouver un refuge en Europe sont devenues virales à travers le Moyen-Orient et en Occident, amenant à une constatation frappante: après 4 ans et demi de guerre brutale, la Syrie est en proie à une hémorragie de sa population.

Les réponses ou l'absence de réponses humanitaires des Etats arabes voisins, en particulier des riches pays du Golfe et de la Turquie, ont également attiré l'attention et le blâme des commentateurs et des analystes. Certains sont allés plus loin encore dans leur critique, considérant l'ensemble de cet épisode horrible comme le signe de la faillite des sociétés arabes et musulmanes.

Des chiffres criants

Les chiffres sont criants: près de 220 000 morts et d'innombrables mutilés et blessés et environ 50 pour cent des 22 millions de personnes qui composaient la population syrienne d'avant-guerre déplacées de leurs foyers. Quatre millions d'entre elles se trouvant à présent à l'extérieur du pays, ayant trouvé un refuge précaire en majorité dans trois pays voisins: la Jordanie, le Liban et la Turquie.

DrBruceMaddyWeitzmanLe Liban accueille le plus grand nombre de réfugiés syriens par habitant : 1,15 million, soit environ 232 réfugiés pour 1 000 habitants, selon les chiffres officiels; la Jordanie se classe deuxième avec un taux de réfugiés se montant à 87 pour 1000 par habitant, soit 1,4 million de personnes; enfin la Turquie, tremplin vers l'Europe pour la plupart des réfugiés, en accueille plus de deux millions, dont 90 pour cent ont quitté les camps d'hébergement. Istanbul en compte seule 330 000, soit plus de la quantité totale de réfugiés syriens dans l'ensemble de l'Europe.

Ce nombre met inévitablement à rude épreuve les capacités des pays d'accueil de fournir des services de base comme le logement, les soins médicaux, emplois et services sociaux etc., produisant une pauvreté et une misère à grande échelle. En Turquie, les tensions entre réfugiés syriens et habitants locaux ont souvent pris une coloration de sectarisme ethnique.

Face aux gestes humanitaires de certains pays d'Europe, notamment en Allemagne, de nombreuses questions ont émergées parmi les commentateurs arabes et turcs et dans les médias sociaux. Pourquoi les riches pays arabes du Golfe ne se précipitent-ils pas pour offrir à leurs frères arabes et musulmans secours et abris? Pourquoi les migrants préfèrent-ils risquer leur vie pour atteindre une Europe culturellement et religieusement étrangère et non chercher refuge dans des environs plus familiers?

SyrianRefugeesLes pays du Golfe riches en pétrole et en gaz ont toujours été les cibles de la critique et de la jalousie des autres pays arabes, qui ont traditionnellement tendance à les considérer comme des Bédouins barbares du désert à qui la chance a souri, et qui trônent à présent sur le reste d'entre eux, sans toutefois partager suffisamment leur richesse fabuleuse. Cette attitude a été particulièrement mise en évidence lors de l'invasion du Koweït par Saddam Hussein en 1990, qui a généré au sein d'une grande partie des masses arabes urbaines un sentiment viscéral selon lequel les Koweïtiens n'avaient que ce qu'ils méritaient.

Protection contre la main d'oeuvre étrangère

Les dirigeants du Golfe et certains commentateurs des médias se hâtèrent de repousser cette dernière critique, s'appuyant sur un certain nombre de statistiques, certaines crédibles, d'autres moins. L'agence de presse saoudienne rapporta que le roi Salman avait présidé une session de son cabinet visant à lutter contre ces accusations d'inaction «fausses et trompeuses», et affirmant que l'Arabie saoudite avait accueilli 2,5 millions de personnes depuis le début de la guerre (le nombre réel se situe entre 100 000 et 250 000). Les responsables saoudiens ont également déclaré avoir fourni 700 millions de dollars pour aider les camps de réfugiés de Jordanie et du Liban. De leur côté, les Emirats Arabes Unis ont déclaré avoir accueilli 250 000 réfugiés Syriens.

Pourquoi n'y a-t-il pas d'afflux massif des réfugiés vers le Golfe? L'une des raisons est simplement géographique; l'autre réside dans la réglementation stricte des Etats du Golfe envers l'afflux de main-d'œuvre étrangère (ceux-ci ne sont pas signataires de la Convention de Genève de 1951, qui oblige à conférer certains droits aux réfugiés). Leur méfiance était également due à la crainte qu'un afflux important de réfugiés arabes syriens (et irakiens), culturellement plus proche des Arabes du Golfe que les Sud-Asiatiques qui y sont présents en grand nombre, pourrait finir par déstabiliser leurs royaumes.

Et, au fond, l'Europe, en dépit de ses limitations économiques et de la croissance des tendances xénophobes anti-immigrants et antimusulmanes de certains secteurs, offre plus d'espoir aux réfugiés désespérés de Syrie, d'Irak et d'ailleurs que les pays arabo-musulman. Comme un certain nombre de journalistes arabes l'ont noté, vivre en Europe leur offre la perspective d'obtenir une citoyenneté, l'égalité et la justice devant la loi, toute chose absentes dans leur pays d'origine.

 

Traduit de l'anglais par S. C-W.

Cet article a été publié sur le Blog des Amis de l'Université sur le Times of Israel

Le nouveau Moyen-Orient : même pions, nouveau plateau de jeu

"Obama joue aux dames, l'État islamique au backgammon"

 

Uzirabi 150x192BenMendelas20140626 124740Pour le Prof. Uzi Rabi et Ben Mendales, chercheurs au Centre Moshé Dayan pour les Etudes sur le Moyen-Orient et l'Afrique de l'Université de Tel-Aviv, l'Occident considère à tort l'Etat islamique comme un nouvel Al-Qaïda et n'a pas intériorisé l'impact de sa doctrine: ''Kasr-al-Hudud", "briser les frontières" sur la transformation de la région. 

 

Dans sa première interview donnée à un journal en langue arabe, Asharq al-Awsat, le 13 mai 2015, le président américain Barack Obama a exprimé son espoir dans l'avenir d'un Irak unifié, et applaudi les progrès récents des forces irakiennes contre l'Etat du Califat islamique (EI, EIIL ou ISIS en anglais)[i]. Sa déclaration était clairement destinée à rassurer les dirigeants sunnites inquiets. Cependant, elle ne reflète pas la réalité confuse actuelle du Moyen-Orient. Peut-être était-elle due aux préoccupations nationales américaines: trop de sang, d'argent et de prestige ont été investis dans le projet irakien pour que le Président des Etats-Unis puisse facilement admettre un échec. On a également pu avancer le fait que l'Amérique n'était pas fondamentalement responsable de la situation actuelle, et qu'une action américaine pourrait aggraver les choses[ii]. Ou bien peut-être s'agit-il d'une combinaison de ces facteurs. Selon nous, les États-Unis - et l'Occident dans son ensemble - n'a pas encore correctement identifié le problème. Il continue à se comporter comme si l'État islamique n'était qu'une autre version d'al-Qaïda, et n'a pas intériorisé l'impact de l'ethos de «Kasr al-hudûd» [briser les frontières] sur la transformation de la région.

Origines

palmyra580On ne peut que souligner l'importance de l'éviction de Saddam Hussein en 2003, car elle a abouti au premier exemple moderne d'une communauté chiite arrivée au pouvoir dans un pays arabe. Le gouvernement du Premier ministre Nouri al-Maliki a consolidé le pouvoir chiite et, ce faisant, marginalisé les sunnites irakiens, en particulier dans les zones tribales de la province d'al-Anbar [la plus étendue et la plus à l'ouest des provinces irakiennes - NDR]. L'exclusion des Sunnites a été aggravée par le programme de "débaassification" [effacement des traces du parti Baas, au pouvoir depuis en irak depuis 1968 – NDR], commencé en 2003 sous les Américains et intensifié par le gouvernement d'al-Maliki, qui a transformé dans les faits tous les Sunnites en ennemis potentiels de l'État. Avec le retrait américain de 2008-2011, al-Qaïda en Irak (AQI) a donc pu trouver un large soutien parmi les Sunnites mécontents du pays. Pendant ce temps, le gouvernement régional du Kurdistan (KRG) s'est trouvé en désaccord avec le gouvernement central de Bagdad, entre autre sur la répartition des revenus du pétrole[iii]. Dans la pratique, l'Irak s'est trouvé divisée en trois parties, présageant la désintégration en 2011 de la Syrie en fractions rivales.

Bien que l'opposition syrienne dite 'modérée' ai vaillamment survécu, elle a été rapidement éclipsée par les groupes radicaux sunnites, Jabhat al-Nusra et l'Etat islamique[iv]. En 2013, ce dernier avait conquis de vastes zones à l'est de la Syrie, et établi sa «capitale» dans la ville de Raqqa. En juin 2014, il lance une offensive de la Syrie vers l'ouest de l'Irak, éliminant la frontière politique entre les deux Etats. Ce pas venait illustrer la déclaration du chef de l'EI, le calife auto-proclamé Abu Bakr al-Baghdadi selon laquelle les accords Sykes-Picot étaient devenus lettre morte[v]. La progression du groupe a choqué le monde par ses attaques immondes des groupes hétérodoxes et ses exécutions médiatisées d'otages étrangers capturés. En même temps, le groupe courtise les tribus sunnites par un appel conscient aux coutumes et sentiments locaux[vi].

L'effacement des frontières

L'État islamique incarne une sorte d'hybride étrange; c'est une entité qui a la forme d'un Etat mais milite contre la validité des structures dites «occidentales». C'est la première fois qu'un  groupe takfiri[vii] doit se confronter aux aspects les plus banals de la gouvernance. D'une part, en déclarant un califat, il a réalisé ce que même al-Qaïda n'avait pas fait : il a émis des passeports et des certificats de naissance, instruments puissants de propagande[viii]. De l'autre, l'EI se réfère à l'«âge d'or islamique», et appelle à une identité musulmane primordiale [sunnite] individuelle, tout en faisant valoir que tous les autres types d'identité, nationalité ou race, sont négligeables. Il est devenu maître dans l'utilisation des figures de style du septième siècle pour attirer un public du XXIe, en se servant à la fois des outils modernes comme les médias sociaux, de la force brutale et de la terreur. C'est pourquoi il a remarquablement réussi à attirer des recrues en Occident[ix]. Les médias sociaux jouent un rôle central dans la diffusion de l'idéologie djihadiste. Les auteurs de l'attaque de mai 2015 à Garland, au Texas, auraient communiqué avec des militants de l'Etat islamique via Twitter[x]. Peu importe si l'EI a effectivement donné l'ordre, ou simplement servi d'inspiration. Les idées ont toujours traversé sans obstacle les frontières du Moyen-Orient, et les médias sociaux n'ont fait que renforcer l'ampleur et la rapidité de cette tendance de manière exponentielle.

L'EI a forcé ses rivaux régionaux à intégrer le concept de Kasr al-hudûd, alors même qu'ils prétendent le combattre. Le Hezbollah chiite libanais est largement déployé en Syrie où il exerce dans la pratique un pouvoir exclusif dans certaines régions[xi]. Vu sous un certain éclairage, l'Iran est à la fois un avocat supposé de l'«unité» irakienne (vraisemblablement sous sa suzeraineté), mais en même temps brouille les frontières entre lui et son voisin arabe. C'est pourquoi il a parfois été accusé de mener une politique de «chaos contrôlé» en Irak[xii], faisant coïncider la sécurité irakienne avec la sienne, et soulignant la profondeur des liens entre les deux pays[xiii].

syria580L'État islamique a également provoqué des manifestations sans précédent de l'unité nationale kurde. En 2012, les Kurdes syriens ont commencé à réclamer leur autonomie dans la zone de Rojava, sur le modèle du gouvernement régional du Kurdistan (KRG). Après le siège de l'EI à Kobani, le KRG a envoyé des peshmergas (combattants kurdes) pour défendre la ville, malgré la rivalité considérable entre les deux groupes[xiv].

L'EI a également été largement la cause de l'érosion des frontières de la Jordanie. En mai 2015, au moins 628 160 réfugiés syriens [xv] sont venus s'ajouter aux quelque deux millions de réfugiés palestiniens et aux dizaines de milliers d'Irakiens enregistrés[xvi]. L'afflux de main-d'œuvre syrienne bon marché a supplanté environ trente pour cent de la force de travail non qualifiée jordanienne, aggravant une situation économique déjà difficile dans ce pays pauvre en ressources. La tension a monté dans les zones souffrant d'un taux de chômage élevé, telles que la ville de Ma'an, en grande partie tribale, où certains résidents ont rejoint l'Etat islamique ou lui ont manifesté un soutien ouvert. Les mesures énergiques des forces de sécurité jordaniennes contre les militants suspectés de l'EI n'ont fait qu'amplifier les protestations. Bien que celles-ci aient également été réprimées, le simple fait qu'elles se soient produites est une grave source de préoccupation pour la Jordanie[xvii]. Le Royaume hachémite est à la fois un acteur important de la coalition anti-EI, et un important réservoir de main-d'œuvre pour l'EI[xviii]. Des voix ont rejoint celle du leader salafiste jordanien Mohammad al-Shalabi [Abu Sayyaf], qui a qualifié la participation jordanienne aux frappes aériennes américaines contre l'EI de "début de la fin" pour la monarchie hachémite[xix]. Il semble que les réactions à la réponse agressive du roi Abdallah à la mise à mort du pilote jordanien capturé en janvier 2015 brûlé vif par l'EI aient progressivement diminué[xx].

Histoire de deux villes

En mai 2015, l'EI a conquis deux villes aux extrémités opposées de sa sphère de contrôle [Ramadi, capitale de laprovince d'Al-Anbarà l'ouest de l'Irak, et Palmyre, à210 kmau nord-est deDamas - NDR]. Les deux exemples ont été remarqués pour des raisons différentes. La chute de Ramadi a révélé la désespérante inadéquation des forces de sécurité irakiennes formées par les Américains, et la réaction du Premier ministre irakien Haider al-'Abadi d'envoyer des milices chiites parrainées par l'Iran a nourri les accusations accablantes sur le fait qu'il soit, comme son prédécesseur, d'abord et avant tout un leader chiite[xxi]. Pendant ce temps, l'attention occidentale a été fixée sur Palmyre, craignant que l'EI ne détruise ces ruines antiques inestimables, pour ne pas mentionner le fait qu'il s'agissait de la première ville qu'il ait pris directement au régime syrien.

Cependant les deux événements sont liés. Bien que l'EI ait mis un point d'honneur à annoncer qu'ils contrôlent désormais la moitié de la Syrie et une grande partie de la province d'al-Anbar en Irak, régner sur le désert ne suffit pas. Il doit également contrôler les centres urbains, où vivent la majorité des civils[xxii]. Les villes offrent la profondeur stratégique, matérielle et idéologique sans laquelle l'organisation ne peut survivre. Ainsi, l'EI a-t-il cultivé son image de libérateur sunnite, réparant les infrastructures, distribuant du pain et du carburant, tout en insistant sur l'unité de son territoire. A Palmyre et Ramadi, il a limité ses exécutions aux soldats capturés et aux fonctionnaires[xxiii]. Cette relative retenue n'a laissé personne dans l'illusion : le défaut de se conformer aux directives de l'EI ne sera pas laissé impuni[xxiv]. Il enveloppe sa main de fer dans un gant de velours, distribuant à la fois des balles et du pain.

jeep580Une mauvaise lecture du Nouveau Moyen-Orient

De toute évidence, la situation actuelle est problématique. Mais il en est de même des «solutions» envisagées. Le 5 mai 2015, le président Obama a assuré au Président du KRG Massoud Barzani que les Etats-Unis restaient "attachés à un Irak unifié, fédéral et démocratique". Pourtant, comme l'a souligné l'écrivain kurde Erevan Saeed, presque personne en Irak ne soutient un tel objectif[xxv]. Barzani, pour sa part, a annoncé dans une déclaration antérieure que l'indépendance kurde n'était qu'une question de temps[xxvi].

Les États-Unis sont désespérément accrochés à l'ancien cadre régional, et ignorent tous les signes prouvant que la stratégie consistant à jeter de l'argent par les fenêtres ne fonctionne pas. Elle n'évite pas l'inconfort de cette situation délicate: Washington s'oppose à l'ennemi de l'État islamique en Syrie, mais soutient l'ennemi de l'EI en Irak. Le gouvernement américain doit aussi tenir compte d'importantes considérations intérieures importantes, auxquelles nous avons déjà fait allusion. Le fait que l'État islamique s'oppose également à d'autres groupes islamistes tels que le Hamas et Jabhat al-Nusra rend les choses plus confuses encore, car il ne correspond pas parfaitement à la dichotomie ami-ennemi. En effet, l'existence même de l'État islamique annule la raison d'être d'autres groupes djihadistes. Il semble que le rythme de la réalité au Moyen-Orient ait dépassé la capacité de beaucoup à la comprendre.

Au fond, l'EI a contribué à la fragmentation des Etats syriens et irakiens et en a profité, en éliminant leur frontière commune établie au lendemain de la Première Guerre mondiale par les grandes puissances. Palmyre et Ramadi ne constituent pas deux fronts distincts. L'État islamique n'est pas al-Qaïda; il ne peut pas être traité par danger inhérent à la confusion de la politique américaine. On a dit que le président Obama "joue aux échecs quand d'autres jouent aux dames"[xxvii]. Nous proposons une métaphore alternative: Obama joue aux dames, l'État islamique au backgammon. Peut-être les pièces se ressemblent-elles, mais le tableau de jeu est totalement différent.

 

Traduction : Sivan Wiesenfeld-Cohen

 

Publication originale dans TEL AVIV NOTES.

Uzi Rabi est le directeur du Centre Moshe Dayan pour les Etudes du Moyen Orient et les Etudes africaines  (Moshe Dayan Center for Middle Eastern and African Studies (MDC)) et chercheur au Centre d'Etudes iraniennes (Alliance Center for Iranian Studies) de l'Université de Tel-Aviv.

Ben Mendales est le codirecteur du Middle East News Brief du Centre Moshe Dayan pour les Etudes du Moyen Orient et les Etudes africaines (MDC) de l'Université de Tel Aviv.

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[i] Mina al-Oribi, Al-Sharq al-Awsat, le 12 mai 2015.

[ii]Promoteurs comme détracteurs de l'engagement américain en Irak ont évoqué la règle faussement attribuée à la chaine américaine Pottery Barn: "Qui casse paie" selon laquelle l'Amérique, étant la cause de la situation en 'Irak, devrait donc la réparer. Voir, par exemple, John Feffer, “Iraq: Revisiting the Pottery Barn Rule”, The Nation, 27 janvier 2014. Pour le point de vue opposé (l'Amérique n'est pas à blâmer et donc la «règle» est sans doute inapplicable), voir Phillip Gordon, “The Middle East is Falling Apart", Politico, le 4 Juin 2015.

[iii]Mark Wilbanks et Efraim Karsh, “How the ‘Sons of Iraq’ Stabilized Iraq,” Middle East Quarterly 17, no. 2 (2010): 57-70; Timothy Williams et Duraid Adnan, “Sunnis in Iraq Allied With US Rejoin Rebels,” New York Times, 16 octobre 2010; Serena Chaudhry, “Feeling Marginalized, Some Sunnis Seek Autonomy,” Reuters, 1er Janvier 2012; “A Tortuous Triangle,” The Economist, 22 Décembre 2012.

[iv]L'EI a commencé essentiellement comme un «rebranding» d'al-Qaïda en Irak (AQI) à la suite de son entrée dans la guerre civile syrienne. Jabhat al-Nusra né de l'AQI, est maintenant un groupe indépendant.

[v]Les accords Sykes-Picot ont constitué la base de la division des terres Croissant Fertile et du Levant de l'ancien empire ottoman après la Première Guerre mondiale. Mark Tran et Matthew Weaver, "Isis Announces Islamic Caliphate in Area Straddling Iraq and Syria," The Guardian, 30 Juin 2014; “The End of Sykes-Picot,” Al-Hayat.

[vi]“Halab Tribal Assemblies,” Dabiq 1 (2014): 12-14.

[vii]Terme qui se réfère à l'action de déclarer d'autres comme incroyants (kafir). Un takfiri est un musulman qui accuse un autre musulman d'apostasie.

[viii]"First Islamic State Birth Certificate: Guns and Grenade", The Clarion Project, 28 avril 2015, http://www.clarionproject.org/news/first-islamic-state-birth-certificate-report.

[ix]Pour un débat détaillé sur l'utilisation extensive par l'EI des médias sociaux, voir, par exemple, J.M. Berger et Jonathon Morgan, “The ISIS Twitter Census: Defining and describing the population of ISIS supporters on Twitter”, Brookings Project on U.S Relations with the Islamic World no. 20 (Mars 2015); Linda Dayan, “ISIS Social Media and the Case of Tumblr,” Beehive 3, no. 1 (Janvier 2015); James P. Farwell, “How ISIS Uses Social Media”, Politics and Strategy, 2 octobre 2014. Pour une discussion spécifique sur le recrutement de l'EI en Occident, voir Edith Lederer, “UN Report: More than 25,000 Foreigners Fight With ISIS”, Associated Press, 1er avril 2015; Anne Barnard et Eric Schmitt, “As Foreign Fighters Flood Syria, Fears of A New Extremist Haven”, New York Times, 8 août 2013.

[x]Scott Shane, “Texas Attacker Left Trail of Extremist Ideas on Twitter,” New York Times, 5 mai 2015.

[xi] Anne Barnard, “Hezbollah Deploys Weapon, a Press Tour, on the Syrian Front", New York Times, 16 mai 2015.

[xii]Mark Tran, “Manageable Chaos in Iraq Suits Iran,” The Guardian, 10 avril 2008.

[xiii]“Iran’s Rouhani Slams US Plot to Break Up Iraq,” Tasnim News, 13 mai 2015; Iraqi PM Underlines Further Consolidation of Ties with Iran, Fars News, 24 mars 2015.

[xiv]Joe Parkinson, “Growing Kurdish Unity Helps West, Worries Turkey,” Wall Street Journal, 22 octobre 2014; Bashdar Pusho Ismaeel, "Is it Time for Rojava and Kurdistan Region to Unite Against Common Enemy?" Rudaw, 27 juillet  2014; Ofra Bengio, “The Islamic State: A Catalyst for Kurdish Nation-Building,” Tel Aviv Notes 8, no.18 (octobre 2014).

[xv]Cette estimation est prudente, surtout parce qu'elle inclue seulement les réfugiés enregistrés à l'UNHCR. Elle signifie cependant que globalement une personne sur dix en Jordanie est, en fait, syrienne. Voir: “Syria Regional Refugee Response,” Inter-agency Information Sharing Portal, UNHCR (dernière mise-à-jour 28 mai 2015); “External Statistical Report on Active Registered Syrians", UNHCR, 2 mai 2015.

[xvi]Ce nombre ne prend pas en compte les quelque dix mille réfugiés palestiniens de Syrie qui ont demandé de l'aide en Jordanie. Voir: “Where we work,” UNRWA. Voir aussi: “Jordan UNHCR Operational Update”, UNHCR (Avril 2015).

[xvii]Zvi Bar'el, “King Abdullah Struggles To Keep a Lid on Jordan,” Haaretz, 23 mai 2015; "In Jordan's Southern City of Ma'an, An MP's Resignation Was Very Welcome, This Is Why," al-Bawaba, 19 mai 2015.

[xviii]En fait, l'ancien chef de l'IQA, Abou Moussab al-Zarqaoui, tirait son nom de guerre du nom de sa ville natale jordanienne. Voir Ben Hubbard: “In Jordanian Town, Syrian War Inspires Jihadist Dreams”, New York Times, 12 Avril 2014.

[xix]Al-Urdun Akhbariya, le 23 Septembre 2014.

[xx] Entre autre, le roi Abdallah s'est adressé à la nation habillé en combinaison de vol, citant avec colère la vengeance du film de Clint Eastwood, Unforgiven, et a ordonné l'exécution de deux terroristes condamnés. Voir "Jordan King Cites Clint Eastwood En revanche Vow," Al-Arabiya, le 5 février 2015; “Jordan Executes Convicted Jihadists After Pilot’s Death,”BBC News, 4 février 2015; Maria Abi-Habib et Suha Ma-ayheh, “Jordanian Opposition to Fight Against Islamic State Grows More Vocal,” Wall Street Journal, le 2 Février 2015.

[xxi]En fait, les considérations ethiques sont présentes à tous les niveaux de la prise de décision au sein du gouvernement irakien : un plan visant à armer et entraîner les tribus sunnites sur une plus grande échelle pour la lutte à al-Anbar a été abandonné en raison de l'opposition des dirigeants chiites. Voir Tim Arago, “Key Iraqi City Falls to Isis as Last of Security Forces Flee,” New York Times, le 17 mai 2015; “Iraq’s Ramadi falls to ISIS after army deserts city,” Al Arabiya, le 17 mai 2015.

[xxii] Sally Hayden, “Islamic State Now Controls 50 Percent of Syria After Seizing Palmyra,” Vice News, 21 mai 2015.

[xxiii]Cela ne veut pas dire que cette retenue ait été complète; des centaines de civils auraient été tués, certains parce que leurs magasins étaient ornés du drapeau syrien à deux étoiles. Voir Robert Fisk, “Isis Slaughter in the Sacred Syrian city of Palmyra: The Survivors' Stories,” The Independent, 5 Juin 2015.

[xxiv]Aaron Zelin, “The Islamic State of Iraq and Syria Has a Consumer Protection Office,” The Atlantic, 13 Juin 2014; Anne Barnard et Hwaida Saad, “ISIS Alternates Stick and Carrot to Control Palmyra,”, New York Times, le 28 mai 2015; “Islamic State settles into Ramadi, but the lull unlikely to last,” Reuters, le 29 mai 2015.

[xxv]Erevan Saeed, “Time to Rethink US Policy in Iraq,” Rudaw, le 26 mai 2015.

[xxvi]“Obama, Biden Tell Kurdish Leader US Stands By Unified Iraq,” Associated Press, le 5 mai 2015; Diyar Aziz, "Barzani: Kurdistan Independence Will Come," Basnews, le 7 mai 2015.

[xxvii] Charles M. Blow, “It’s a Mad, Mad, Mad, Mad World,” New York Times, le 11 septembre 2013.

L'usine djihadiste européenne

Tant que l'Europe n’aura pas résolu sa propre crise d'identité, elle ne parviendra pas à intégrer ses immigrants avec succès.
ElieBarnaviPhotoPortraitUn article d’opinion du Prof. Elie Barnavi, professeur émérite du Département d’histoire de l’Université de Tel-Aviv et ancien ambassadeur d’Israël en France
 

Si l'Europe a des difficultés à faire une place aux musulmans, c'est parce qu’elle connait elle-même une grave crise identitaire.

L'identité de « John le djihadiste » le bourreau à l'accent britannique qui a tenu la vedette de plusieurs vidéos horrifiantes postées par l'État islamique, est maintenant connue. Il s’appelle Mohammed Emwazi, est né au Koweït en 1988 et a immigré en Grande-Bretagne avec ses parents à l'âge de six ans. C'est fut un enfant londonien parfaitement normal, qui aimait le football et la musique pop, plutôt bon élève, en tout cas suffisamment pour être accepté à l'Université de Westminster à Londres.

Qu'est-ce-qui a poussé ce jeune homme, décrit par tous ses amis et connaissances comme un parangon de la bonté et de la sociabilité, à se transformer en un monstre sanguinaire sous les auspices d'une organisation d'assassins fanatiques? Un de ses compatriotes a donné sa réponse dans le Guardian du 26 février: pour Maajid Nawaz, la cause de tout cela, serait le racisme ambiant. Selon lui, islamisme et racisme sont frères jumeaux, ils se rencontrent et se renforcent mutuellement. Comment le sait-il? Eh bien, lui aussi en a fait l'expérience. «J'ai été radicalisé, » proclame-t-il « je comprends donc comment les extrémistes exploitent les griefs ».

Il n'y a plus de portait-robot du djihadiste

Si seulement c'était aussi simple. Si nous ne voyons pas vraiment comment le racisme supposé de Londres a pu conduire aux décapitations en Irak, y compris celles de musulmans pour faire bonne mesure, il y a une raison: Emwazi, issu d'un milieu de classes moyennes, n'a pas particulièrement souffert du racisme. Encore moins Maxime Hauchard, le converti originaire d'une paisible ville normande, qu’on a vu participer à la décapitation en direct de 18 prisonniers syriens en novembre dernier. Ce qui les relie, ce n'est pas un préjudice, réel ou imaginaire, mais une interprétation de l'islam dans laquelle le radicalisme meurtrier non seulement ne fait pas peur, mais est exactement ce qui en constitue l’attrait.

En fait, il existe toute une variété de motivations psychologiques, familiales, culturelles et sociales, qui, si elles sont bien mixées sous un emballage et dans un environnement adéquats (la mosquée du quartier, la prison, l'Internet), conduisent à l'aventure djihadiste. C'est pourquoi il n'y a plus de portrait-robot du djihadiste, puisque son profil provient maintenant de toutes les classes sociales, tous les horizons, tous les niveaux d'éducation, et même de toutes les religions. Et c'est pourquoi aussi la chasse aux candidats djihadistes est devenue si difficile.

islamistsMais pourquoi l'Europe a-t-elle commencé à produire des djihadistes? Est-ce avant tout une question de démographie et de géographie? le salafisme djihadiste est l'idéologie politique d'un monde sunnite en plein bouleversement, situé aux portes de l'Europe, et il était inévitable qu'il trouve ses adeptes parmi ses quelque 20 millions de musulmans, dont certains vivent en marge de la société et sont confrontés à d'énormes questions identitaires.

Quand Barack Obama, montrant ses muscles, a suggéré que si la vieille Europe avait su traiter ses musulmans comme les États-Unis avait traité les leurs, elle ne serait pas confrontée à ses problèmes actuels, il n'a rien vraiment dit. Quelque 2,5 millions de musulmans sur une population de 320 millions, soit moins d'un pour cent, n'ont évidemment pas le même poids que, disons, cinq millions de musulmans français dans un pays de 65 millions de personnes, soit environ 8 pour cent. C'est plutôt avec les Afro-Américains qu'une telle comparaison serait significative, et jetterait d’ailleurs une lumière moins flatteuse sur les remarques présidentielles.

Un nouveau défi pour l'Europe

Il semblerait donc qu'il s'agisse d'une question de capacité d'absorption économique. L'Europe n'est tout simplement pas assez forte pour intégrer des masses d'étrangers et leur assurer une vie décente.

Et enfin, peut-être plus important encore, il s'agit d'une capacité d’intégration morale. Il fut certainement plus facile d'intégrer des Polonais, des Espagnols, des Italiens et des Juifs par le passé, que des musulmans aujourd'hui. La gauche « antiraciste » rejette l'argument culturel prétendument «essentialiste» selon lequel l'agitation musulmane n'a pas de causes socio-économiques. Mais si l’on chasse la culture par la porte, elle reviendra par la fenêtre. S'il y avait, par exemple, non pas un demi-million de Juifs en France mais dix fois plus, et si une bonne moitié d'entre eux étaient ultra-orthodoxes, pensez-vous qu'ils s'intégreraient facilement dans la société? Et pourtant, les Juifs ne convertissent pas les autres, et contrairement aux musulmans, qui sont pour la première fois dans l'histoire réduits à un statut de minorité, eux y ont été habitués pendant deux millénaires en tant que communauté diasporique.

Cependant, l'échec de l'intégration des musulmans européens n'est pas uniquement leur faute, loin de là. Si l'Europe a du mal à faire une place aux musulmans, c’est parce qu'elle ne sait pas qui elle est. Elle souffre tout d'abord et avant tout d'une crise d'identité. Lorsqu’une nation européenne est en difficulté et qu’une Europe unie est incapable de l’aider à se redresser, lorsque son système d'éducation s'effondre et que ses rouages internes, produits par des siècles d'histoire, sont soigneusement enterrés sous la culpabilité et / ou l'égoïsme des élites, incapables de résister aux démagogues d'extrême droite ou d'extrême gauche qui ont conquis un champ laissé désert, comment pourrait-elle intégrer les autres?

Toute entreprise d'intégration est un contrat entre les immigrants et la société d'accueil, un pacte basé sur un système de valeurs. Si la société d'accueil montre qu'elle ne croit plus en son propre système de valeurs, dans quoi l'étranger est-il censé s’intégrer ?

Peut-être l'immensité du défi vat-t-il forcer l'Europe à se repenser. Après tout, ce n’est pas la première fois que ce continent hautement idéologique a produit des monstres dont la violence l’a laissé sans un souffle. Chaque fois, elle a pu récupérer. Espérons que ce sera encore le cas cette fois-ci.

 

Traduit de l’anglais par S.C.W.

 

Cet article est originellement paru  sur I24 News  (en anglais): http://www.i24news.tv/en/opinion/63125-150304-analysis-the-european-jihadist-factory et sur Ynet: http://www.ynetnews.com/articles/0,7340,L-4633479,00.html