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Le sauvetage des enfants juifs en France pendant la deuxième guerre mondiale : colloque à l'Université de Tel-Aviv

Un passionnant colloque sur le sauvetage des enfants juifs en France pendant la deuxième guerre mondiale et leur destin après la guerre, organisé par Maya Guez, chercheuse au Centre de recherche Goldstein-Goren sur la Diaspora de l'Université de Tel-Aviv s'est déroulé le 27 mai 2018, avec la participation de Dominique Romano, Gouverneur de l'UTA, des Prof. Simha Goldin, directeur du Centre, Robert Rockaway (UTA), et des Dr. Françoise Ouzan (UTA), Eliot Nidam-Orvieto (Yad Vashem), Tsilla Hershco (Bar-Ilan) et Denis Charbit (Open University). 
Le colloque auquel assistait un bon nombre d'anciens "enfants cachés" survivants de la Shoah, et qui a été émaillé d'anecdotes vécues, s'est terminé par un émouvant témoignage de Charles Loinger représentant la célèbre famille de résistants qui a sauvé plusieurs centaines d'enfants pendant la guerre.

Maya2"Je suis très fier et honoré d'être parmi vous", a déclaré Dominique Romano, qui a raconté que la grande majorité de sa famille, originaire d'Istanbul en Turquie et immigrée à Paris, a été déportée à Auschwitz, à l'exception cependant de son père, caché pendant cinq ans par une famille en Bourgogne. "Etre un enfant juif aujourd'hui en France, c'est aussi devoir cacher ses signes extérieurs d'identité", poursuit-il. "Mais il faut aussi être positif, et penser à toutes ces personnes qui ont sauvé des Juifs. Nous ne laisserons plus jamais cela arriver", conclue-t-il en brandissant l'étoile jaune portée par son père pendant la guerre.

L'OSE, Oeuvre de secours aux enfants

Le Prof. Goldin a présenté les recherches du Centre, dont le but est d'étudier l'histoire des communautés juives et dehors d'Israël, et qui met actuellement l'accent sur la construction de l'identité juive après la Shoah, et sur un projet portant sur le million et demi de combattants juifs enrôlés dans les armées alliées pendant la deuxième guerre mondiale.

MayaLe Dr. Maya Guez a décrit l'action de l'OSE, Œuvre de secours aux enfants, qui a sauvé quelque 5000 enfants juifs pendant la guerre. Créée en 1912 à Saint-Pétersbourg par des médecins juifs pour aider les populations juives défavorisées, l'OSE s'établit à Berlin sous la présidence honoraire d'Albert Einstein, puis avec la montée du nazisme, se réfugie en France en 1933. Elle ouvre alors ses 5 premières maisons en région parisienne, notamment à Belleville, dans une propriété de la famille Rothschild, pour accueillir les enfants juifs fuyant d'Allemagne et de Belgique, puis les enfants résidant en France dont les parents avaient été déportés.

Légale au début, l'OSE passe rapidement dans la clandestinité, et à partir des années 40, fait passer les enfants en zone libre dans le sud de la France, où 14 maisons accueilleront près de 1000 enfants. "Ils y reçoivent des soins médicaux et une éducation et s'y sentent 'comme chez eux'", commente le Dr. Guez. L'ancien officier SS Klaus Barbie, connu sous le pseudonyme "le boucher de Lyon", fut condamné à la prison à perpétuité notamment pour l'arrestation, le 6 avril 1944, de 44 enfants juifs et 7 adultes à la maison d'enfants d'Izieu et leur déportation à Auschwitz. Aujourd'hui l'OSE, reconnue association d'utilité publique, bénéficie d'un budget de l'Etat et prend en charge des enfants exilés de toutes origines. "Cependant", explique Maya Guez, "Elle garde toujours dans ses tiroirs un plan d'urgence dans l'éventualité d'une nouvelle guerre où des enfants juifs seraient de nouveau en danger".

Faire face au traumatisme

Le Dr. Guez finit par la présentation de la famille Loinger, famille de résistants français de sept frères et sœurs originaires de Strasbourg, et notamment une vidéo qu'elle a tournée à Paris avec Georges Loinger, aujourd'hui âgé de 108 ans ! Mobilisé au début de la guerre, George Loinger est fait prisonnier par les Allemands, mais il parvient à s'évader fin 1940 et s'engage dans l'OSE, où il organise le sauvetage de plusieurs centaines d'enfants juifs qu'il fait convoyer jusqu'en Suisse via Annemasse. "Professeur d'éducation physique, il aura l'idée de faire passer les enfants en leur lançant une balle de l'autre côté de la frontière", raconte Maya, qui introduit également les autres membres de cette étonnante famille, tous résistants, dont sa cousine Dora Werzberg, son cousin Marcel Mangel, le futur mime Marcel Marceau, qui débutera sa carrière en enseignant le théâtre aux enfants de l'OSE, sa sœur Yvette, mère de la chanteuse israélienne Yardena Arazi et sa sœur Fanny, responsable du réseau sud-est de l'organisation.

francoiseOuzan22.4.17Le Dr. Françoise Ouzan, auteur d'un ouvrage récemment publié intitulé How Young Holocaust Survivors Rebuilt their Lifes (Comment les jeunes survivants de l'Holocauste ont reconstruit leur vie), qui relate la trajectoire de vie de jeunes juifs rescapés de la Shoah en France, aux Etats-Unis et en Israël, ensuite a présenté le cas d'espèce de Boris Cyrulnik, célèbre neuro-psychiatre français auteur d'une vingtaine de best-sellers, qui a popularisé en France la notion de résilience. " Le concept d'enfant caché est récent", explique-t-elle. "Il est né en 1991 dans un meeting d'anciens enfants dissimulés pendant la guerre pour échapper à l'extermination. Jusque là ils n'osaient pas se considérer comme des survivants de l'Holocauste car ils n'avaient pas été dans les camps d'extermination, et avaient honte. Pourtant leur drame a été puissant et ils doivent faire face à leur traumatisme".

Né dans une famille d'immigrés juifs d'Europe orientale arrivée en France dans les années 1930, Cyrulnik a été placé en 1942 dans une pension, puis à l'Assistance publique avant d'être caché chez une institutrice, Marguerite Lajugie-Farges, depuis reconnue par l'Etat d'Israël comme Juste parmi les Nations. Mais, en 1942, au cours d'une rafle, il est regroupé avec d'autres Juifs dans la synagogue de Bordeaux. Il dit s'y être caché dans les toilettes, en avoir été délogé puis sauvé par une infirmière. Il est ensuite pris en charge par un réseau, puis placé comme garçon de ferme jusqu'à la Libération. Ses parents, eux, meurent en déportation. Il est alors recueilli à Paris par une tante qui l'élève.

Après la guerre

"Le cas de Boris Cyrulnik est exemplaire de la difficulté de raconter le traumatisme", explique le Dr. Ouzan. "Dans tous ses livres, Cyrulnik traite d'enfants cachés: Je me souviens (2010), Sauve-toi, la vie t'appelle (2012), Mourir de dire la honte (2010). Derrière l'espoir, l'appel à la vie, il y a toujours la honte. Quand il a raconté son histoire, personne ne l'a cru. Il a donc raconté l'histoire des autres, ou préfacé des ouvrages d'autres survivants, comme par exemple celui d'Ariela Palacz, Je t'aime ma fille, je t'abandonne, ou celle encore Vivre en Israël après la Shoah, témoignages de survivants venus de France recueillis par Margalit Getraida et moi-même. Il y a une grande difficulté à raconter un narratif qui soit acceptable par le lecteur". Le concept de résilience développé par le neuropsychiatre, viendrait probablement de là: comment faire quelque chose de ses blessures. "Dans chacun de ses livres on trouve une version différente de son histoire, une reconstitution permettant de moins souffrir", commente le Dr. Ouzan.

RomanoLe Dr. Eliot Nidam-Orvieto présenta ensuite l'action des congrégations catholiques en faveur des enfants cachés, insistant sur la diversité de la situation des enfants due à celle des institutions elles-mêmes, et concluant qu'il était impossible d'établir une image générale. Selon lui, la disposition des catholiques français à aider les enfants juifs provient du fait que les Congrégations catholiques ont été longtemps poursuivies sous les divers gouvernements français depuis la Révolution, et étaient donc plus sympathisantes pour la souffrance des enfants juifs que les catholiques d'autres régions d'Europe. Cependant, de nombreuses questions se sont posées, comme celle de la conversion, ou encore celle des enfants venus de milieux laïcs non pratiquants.

Tsilla Hershco, auteur de l'ouvrage Ceux qui marchent dans l'obscurité verront la lumière, sur la résistance juive en France pendant l'Holocauste (en hébreu), a présenté la résistance juive française pendant la guerre, et son rôle dans la création de l'Etat d'Israël. "Un quart des Juifs de France a disparu pendant la guerre, mais la majorité a été sauvé notamment grâce à l'action de l'Armée juive (AJ), créée par Abraham Polonski qui avait pour but la lutte contre les nazis et la création d'un Etat juif en Palestine. Tous les mouvements sionistes en France ont collaboré entre eux pour le sauvetage des populations". Après la guerre, Polonski fut nommé par Ben Gourrion commandant de la Haganah en France et en Afrique du nord, et joua un rôle central dans l'organisation de l'immigration clandestine vers la Palestine. "Cependant, l'orientation générale de l'OSE après la guerre était le relèvement de la communauté juive et son intégration à la société française. La Shoah n'a pas changé l'attitude des Juifs par rapport à la France; ils souhaitaient s'intégrer à la société. Beaucoup se sont convertis, ont changé de nom et ont caché leurs signes de judaïté. De même une partie des familles chrétiennes qui ont accueilli des enfants n'ont pas voulu les rendre, ou bien les enfants eux-mêmes n'ont pas voulu quitter leur famille adoptive".

"Sauver des enfants juifs nétait pas une priorité pour les Américains"

Lors de son étonnante intervention, le Prof. Rockaway a expliqué pour sa part pourquoi les Etats-Unis n'ont pas voulu accueillir de réfugiés pendant la période de la guerre. "Dans les années 20, les Juifs possédaient des positions dominantes dans tous les secteurs de la société. Aussi y a-t-il eu une réaction de la majorité protestante entrainant des restrictions de l'entrée des Juifs dans de nombreuses institutions. De plus, depuis le début des années 30, les Etats-Unis ont connu une grande dépression économique avec un fort taux de chômage qui a durée jusqu'en 1941. L'opinion publique était donc en faveur d'une limitation de l'immigration. Enfin, une proposition du gouvernement américain de fournir 6000 visas pour des enfants juifs a été repoussée par Laval. 350 enfants ont quand même été passés clandestinement. Mais sauver des enfants juifs n'était pas une priorité pour les Américains".

Au revoir les enfantsLe Dr. Denis Charbit a ensuite exposé l'évolution du cinéma français dans sa manière de présenter la question des enfants juifs pendant la guerre, après des années de déni. "Après la guerre, le Général de Gaulle a fédéré la société française autour de l'image d'une France résistance ou soutenant la Résistance. Aussi tous les films produits entre les années 1945 et 1960 et consacrés à la guerre mettent-ils en scène des résistants, et les enfants en sont absents. Dans les années 60 on voit apparaitre au cinéma l'image du Français moyen "résistant sans le vouloir" (La grande vadrouille), mais pas encore de Juifs. A la fin des années 60, Le vieil homme et l'enfant, avec Michel Simon, où un vieil homme perd ses préjugés au contact d'un enfant, offre la première description des enfants pendant la guerre dans un film français. Dans les années 70, avec Les guichets du Louvre, on voit des policiers français qui arrêtent des enfants juifs. Dans les années 80, avec Le chagrin et la pitié on voit apparaitre la France de Vichy au cinéma. "Les Français ont posé les bases de l'antisémitisme avant même les Allemands", relève le Dr. Charbit. Avec le procès de Klaus Barbie, à la fin des années 80, on voit apparaitre une vague de films, résultant d'une prise de conscience: Le sac de billes, Au revoir les enfants…Plus tard, dans les années 2000, des films comme La maison de Nina ou Monsieur Batignol reposeront sur de véritables recherches avec des conseillers historiques. "Depuis Nuit et Brouillard en 1956, où la censure avait demandé le retrait d'une image où apparaissait un gendarme français, jusqu'à aujourd'hui, le cinéma français a fait un grand chemin, et a joué un grand rôle dans la reconnaissance de la Shoah des enfants", conclue le Dr. Charbit.

Hommage à la famille Loinger

Enfin, Charles Loinger, représentant de la famille qui a sauvé plus de 1000 enfants sur les 5000 secourus par l'OSE, et habite actuellement Herzlia, a raconté son histoire et celle de sa famille : "Notre famille est l'une des rares qui soient restées entières après la guerre, sauf le père de Marcel Marsault qui a été déporté", a-t-il conclu.

Le colloque a été suivi d'un débat avec l'assistance, dans laquelle se trouvaient de nombreux anciens "enfants cachés" dont Lili Peyser-Racine, philanthrope et membre du directoire mondial de la Wizo, qui vient d'être nommée membre d'honneur de l'Université de Tel-Aviv lors du récent Conseil des Gouverneurs.

Il a été agrémenté d'un intermède de musique de jazz de la période par le Dr. Mel Rosenberg (UTA) et Igor Ostrovski du Musée de la Diaspora.

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