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« L’humanisme juif place l’éthique dans le cœur et dans l’esprit de l’homme » : Armand Abécassis à l’Université de Tel-Aviv.

L’écrivain et philosophe Armand Abécassis, invité dimanche soir par l’Association des Amis français de l’Université de Tel-Aviv a présenté, devant un auditorium bondé, une conférence sur le thème « Science et judaïsme : compatibles, complémentaires ou opposés ». Un plaidoyer humaniste résolument anti-déterministe empreint d’un amour sans fin pour le judaïsme.

AbecassiscampusEn amont de la conférence, le Prof. Ruth Amossy, professeur émérite du Département de français de l’UTA, a présenté le programme de l’Association pour l’année universitaire 2017-2018, qui comprendra entre autre plusieurs avant-premières de films, des conférences sur le système politique israélien et sur l’art ainsi qu’un mini-cycle d’introduction au théâtre de langue hébraïque et un évènement artistico-gastronomique qui aura lieu dans la Galerie des Arts de l’Université.

Humaniste et ambassadeur du judaïsme

Agnès Goldman, déléguée générale de l’Association, a ensuite souhaité la bienvenue  aux visiteurs, notamment à André-Yves Amiach, gouverneur de l’Université de Tel-Aviv, qui soutient depuis de longues années l’Ecole de médecine dentaire de l’Université, et à l’origine du projet de fourniture de soins dentaires aux personnes dans le besoin ; et la Banque Discount, partenaire de l’Association. Elle a rappelé que l’Association a pour but l’aide aux étudiants, et qu’elle a pu l’an dernier financer 10 bourses, dont 7 attribuées à des étudiants francophones, et 3 à des Israéliens : « 1 858 demandes de bourses se trouvent actuellement sur le bureau du Doyen de l’Université, et nous comptons sur votre aide », a-t-elle déclaré. Trois des étudiants bénéficiaires, Yana Weissberg, en 2e année d’études de soins infirmiers, Déborah Taylor, en 2e année de Sciences politiques et Nathan Lipschitz, en 3e année d’histoire de l’art et de culture française, sont ensuite montés sur le podium pour remercier le public de cette aide, qui leur permet de se consacrer essentiellement à leurs études.

Enfin, le Prof. Amossy et Agnès Goldman ont remis à Armand Abécassis un certificat au nom du Président de l’Université de Tel-Aviv, le Prof. Joseph Klafter, «En témoignage de reconnaissance de son statut de philosophe respecté, d’universitaire, d’humaniste et d’ambassadeur du judaïsme », et pour son action inlassable en faveur du  dialogue entre judaïsme et christianisme, son combat contre l’antisémitisme, et  l’amitié et le soutien qu’il manifeste à l’égard de l’Etat d’Israël et de sa jeunesse. 

AbecassisetudiantsLe Prof. Amossy a ensuite introduit le célèbre conférencier, professeur de philosophie à l’Université Michel de Montaigne (Bordeaux III), directeur des études juives de l’Alliance israélite universelle, lauréat du prix de l’Amitié judéo-chrétienne de France en 2009 et de celui de l’Académie des Sciences Morales et politiques en 2016, auteur de nombreux ouvrages dont La Pensée juive (4 volumes), Judas et Jésus : une liaison dangereuse (2001), Le livre des passeurs (avec sa fille Eliette Abécassis), Il était une fois le judaïsme (2011), et  Les derniers jours de Moise (Flammarion, 2015).

"Les deux reflètent la raison et l'espérance" 

« C’est en tant que philosophe que je suis ici ce soir et que j’analyserai les textes de la pensée juive. Beaucoup de Juifs ne comprennent pas que l’on peut étudier un texte de culture juive même si on n’est pas religieux », a déclaré Armand Abécassis en ouverture de sa conférence, qui a tenu le public en haleine pendant plus d’une heure.

Selon lui, science et judaïsme sont certainement compatibles et complémentaires, sûrement pas opposés. Les deux reflètent la raison et l’espérance, et relèvent du désir de savoir : « Les savants ont le droit et le devoir de rappeler la valeur incontournable de la raison hors de laquelle la folie et la violence s’emparent des hommes. Ils ont raison d’insister sur l’autonomie de la pensée chèrement obtenue dans l’histoire contre le fondamentalisme et le pouvoir religieux ».

Les sciences et les techniques débarrassent l’homme des superstitions, et le dote de la clarté et de la lucidité qui le protège contre les manipulations et développe son l’esprit critique. Le Talmud lui-même condamne le « Gnevat Daat », le vol de la conscience d’autrui par des idées ou paroles mensongères qui étouffent l’esprit critique. Le discours dogmatique, quel qu’il soit, créé l’hérésie.

Abecassis certifCependant, relève le Prof. Abécassis, les savants peuvent aussi se laisser prendre par des dérives tout aussi importantes sinon plus graves que celles de nombreux religieux. Il fait sienne la pensée d’Albert Einstein : « La science sans la religion est boiteuse,   la religion sans la science est aveugle ». La course au progrès scientifique a des conséquences et des effets évidents sur le plan économique et politique : la visée de maîtrise de la nature cache souvent des intentions qui n’ont rien à voir avec le progrès. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » disait-on à la Renaissance. Le second chapitre de Genèse nous dit que: « Dieu prit l’homme et l’installa dans le jardin d’Eden pour le cultiver et le soigner ». Mais cultiver le sol et en tirer sa subsistance peut conduire à sa  dégradation et à celle de ses produits. C’est pourquoi le texte biblique prescrit à l’homme de cultiver  et de soigner le lieu qu’il habite. 

"Les dérives de la science"

De même selon le philosophe, il est très important que chaque savant reste dans son domaine. Un modèle de savoir adapté à un champ d’activité humaine n’est pas nécessairement valable pour tous les autres champs. Pour lui, il y a dérive scientifique lorsqu’un savant essaie de générer une formule unique qui englobe toute la réalité, physique, psychique et historique, enlevant toute liberté à l’homme. Pour illustrer ses propos le Prof. Abécassis prend l’exemple de l’universitaire israélien Yuval Noah Harari[1] qui, dans deux récents ouvrages à succès,  Homo sapiens, une brève  histoire de l’humanité (publié en 2015 chez Albin Michel  et traduit en 30 langues) et  Homo Déus, une brève histoire de l’avenir (2017 chez Albin Michel) considère que la maîtrise du monde est un train de passer des humains aux algorithmes : « En généralisant, on peut affirmer que pour ce savant, l’homme également est un algorithme qui produit des copies de lui-même par la procréation. ‘La science’, écrit-il dans Homo Déus, ‘converge vers un dogme universel : les organismes sont des algorithmes et la vie rien d’autre que du traitement de données’. Est-ce un acte de foi ou une dérive de la science ? ».

Dans la seconde partie de son exposé, le Prof. Abécassis étaye son raisonnement par l’analyse de textes talmudiques.

Abecassis publicSelon le Choulkhan Aroukh, la connaissance se subdivise en connaissance du monde et connaissance de la Torah, deux aspects de la Hokhma (sagesse). Le désir de savoir reçoit dans  le Talmud  l’obligation d’y répondre par deux voies distinctes et indissociables : la science et la Torah. Regarder l’œuvre divine c’est regarder les lois de la nature de la nature : la science est donc un devoir, et l’esprit scientifique est relié à la Torah. La connaissance de la Torah et la connaissance scientifique sont donc complémentaires et nécessaires l’une à l’autre. La vérité absolue est hors d’atteinte pour la raison humaine, de même que par  l’affirmation religieuse quelle qu‘elle soit. La société doit donc laisser la place à la Hokhma sous ses deux aspects et lutter contre toute falsification, dérive et perversion aussi bien dans le domaine scientifique que religieux. Cela concerne les ‘magiciens’, charlatans et autres manipulateurs  de consciences, l’escroquerie intellectuelle dans les deux domaines.

la vérité et le sens

Cela signifie aussi la lutte contre l’idolâtrie : « Ce que le Talmud appelle l’idolâtrie consiste à diviniser et à déclarer absolue une réalité ou une idéologie. Le Talmud exige de rejeter totalement toute idéologie qui prétend  fixer l’existence humaine dans un bilan définitif et dans un système qui l’enfermerait dans un discours clos sur lui-même et s’oppose à quiconque se mêle de croire que la signification qu’il avance est l’unique. L’homme est un sujet libre responsable de sa raison et de sa conduite ».

Cependant, bien que la connaissance de la Torah et la connaissance scientifique soit toutes deux des modalités de la Hokhma, la tradition juive place hiérarchiquement celle de la Torah au-dessus de la connaissance scientifique, car l’univers du sujet transcende celui de l’objet. C’est ce qu’il démontrera dans une troisième partie :

« Le Judaïsme se soucie de l’homme en tant que personne. Il ne suffit pas seulement de connaître ce qui est pour transformer le monde, il faut aussi s’identifier à un univers moral qui doit guider les diverses formes du savoir. Il ne suffit pas de connaitre pour être ». Or le judaïsme est préoccupé par l’être, la science par le connaitre. L’alliance entre les hommes, le projet éthique proposé par la Torah est fondé sur la peur que l’homme et l’aventure humaine n’aboutissent à l’échec prévu par ‘l’historien de l’avenir’ précédemment critiqué par le philosophe.

abecassis syna« Pourtant », ajoute-t-il : « la Torah n’est ni un livre de science ni un livre d’histoire. Elle accueille ce que la science perçoit dans la nature et elle dicte à l’homme comment s’y installer ». C’est en ce sens que le Judaïsme ne peut se contenter de la théologie élaborée au Moyen Age par ses philosophes. Le Judaïsme est tenu aujourd’hui à de nouvelles synthèses spirituelles. Selon Armand Abécassis, Il faut donc  réfléchir aux deux catégories d’exigence qui agitent l’être humain : celle de vérité, et celle de sens.

L’exigence de vérité et de savoir vise la nature de ce qui est. La science essaie d’y répondre en des termes précis qui accouplent problème et solution de nature intellectuelle et expérimentale. L’autre exigence est celle de sens et de projection vers un ailleurs qui pousse l’homme à ne pas se limiter à ce qu’il est. La réponse est le désir de Dieu.  La science répond à la question «qu’est ce que l’homme ?».  La Torah cherche à répondre à: «  Qui est l’homme ». Ce que nous appelons divin, c’est l’univers du Sens que chaque personne enrichit par les significations qu’elle lui apporte. Pour la Torah Dieu est Infini car il est ouvert à l’infini des significations et que personne ne peut prétendre avoir le sens absolu. La relation avec cet univers du sens est personnelle. « L’humanisme juif place l’homme au centre du monde et l’éthique dans le cœur  et dans l’esprit de l’homme ».

Les questions du public qui ont suivi cette stimulante conférence (la religion doit-elle intégrer ce que nous apprend la science ? Faut-il adapter le judaïsme au monde moderne ? Ou encore, sommes-nous redevenus des Hébreux avec la création de l’Etat d’Israël ?) furent l’occasion pour le conférencier de préciser certains points supplémentaires :

Sur la Torah :

« La Torah est un livre de l’Homme. Nous ne sommes pas les gens du Livre, mais de l’interprétation du livre. Nous devons interpréter la parole qui a été transmise aux Hébreux. Le temps de la Bible,  celui des Hébreux,  ne connaissait pas de Rabbis. Ses maîtres spirituels étaient les Prophètes. Le Juif en exil n’a plus de prophète mais des  Rabbins, auteurs d’un monument de rationalisme de 63 traités qu’on appelle Le Talmud. Le rabbin ne fait qu’interpréter le texte du prophète, il ne parle pas avec Dieu. C’est pourquoi le Judaïsme est dépourvu de dogmes au contraire de ce que pensent certains religieux eux-mêmes ». 

Sur le Shabbat :

« Le Shabbat je ne me repose pas ; je dis au monde ‘ça suffit’, et le monde redevient nature. Le shabbat est fait pour se préoccuper de la relation de l’homme à l’homme ».

Sur Israël :

« Les Hébreux avaient un Etat, un roi, des prophètes, un temple.  Les Juifs n’ont ni Etat, ni roi, ni prophètes, ni temple, mais des rabbins. En Israël, les Juifs ont retrouvé le ‘ Royaume’ (Malkhout), mais n’ont ni temple ni prophètes. Cependant, le Juif est revenu d’exil plus riche qu’il n’est parti car il a recueilli les étincelles de sainteté des nations  au sein lesquelles il a vécu. Ici les nations sont réunies. Israël doit comprendre cette richesse ».

Sur la transmission :

« Transmettre, c’est tout le problème du judaïsme. Transmettre n’est pas convaincre mais pousser à réfléchir. Formons des éducateurs, des rabbins, qui soient pleinement de leur siècle tout en portant la mémoire du judaïsme éternel »


[1] Professeur en chaire au département d’histoire de l’Université hébraïque de Jérusalem.